Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Que voir dans les cantons de Vaud et Neuchâtel, les derniers ouverts en Suisse?

Lausanne, le Locle, Vevey ou Neuchâtel permettent encore des visites d'exposition. Vous y serez parfois tout seuls. Les musées ne risquent pas moins de fermer sous peu.

L'affiche de Marilyn déchirée par Mimmo Rotella fait... l'affiche de l'Hermitage. Un mise en abîme?

Crédits: Succession Mimmo Rotella, Fondation de l'Hermitage, LAusanne 2021.

C’est la réserve d’Indiens. Les derniers des Mohicans. Le village des irréductibles Gaulois. La fin des haricots. Les musées vaudois et neuchâtelois résistent pour le moment au confinement général. Il doit s’agir des derniers d’Europe ouverts, ou peu s’en faut. La France, l’Italie, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Espagne ont tout bouclé. Le reste de la Suisse aussi. On ne sait plus très bien pourquoi, d’ailleurs. Le 23 décembre au MEG genevois, où j’ai revu «Dubuffet, un Barbare en Europe», j’étais tout seul avec les gardiens (1). Le 31, au Palais de Rumine lausannois, j’ai pu ruminer en paix en retrouvant «Exotic?». Je n’ai croisé qu’un seul autre visiteur en sortant delà, et en plus je le connaissais… Voilà qui est tout de même plus «safe» que de faire la queue devant Vuitton, Gucci et Dior. Trois chaînes de boutiques ayant battu en fin d’année des records de fréquentation en Suisse romande. La preuve, soit dit en passant, que 2020 n’a pas été catastrophique pour tout le monde…

Kiki Smith au MCB-a. "Hearing You With My Eyes". Photo Kiki Smith, 24 Heures.

Les musées suisses ne rouvrant de manière générale que le 22 janvier au mieux, je vous fait donc aujourd’hui un petit «topo» sur les expositions vaudoises et neuchâteloises accessibles. Cela dit, tout peut changer d’un jour à l’autre, le taux de contamination au virus servant à la fois de baromètre et de thermomètre pour prononcer des clôtures parfois ubuesques. Je vais vous proposer dix manifestations que j’ai vues. Je ne vous donnerai aucune précision. Il faut regarder sur les sites au jour le jour. Nous sommes dans une guerre «macronienne» contre le virus… Ah! La nouvelle présentation des Dessins de presse 2020 à Morges manque à l’appel. Désolé. Je ne l’ai pas encore vue.

La Chaux-de-Fonds

Camille Graeser. C’est l’un des grands «concrets» zurichois. Ces artistes abstraits proposaient leurs toiles, sans dégradés ni ombres,  pour ce qu’elles étaient. A savoir des surfaces colorées plates. Né à Carouge en 1892, formé en Allemagne, de retour en Suisse après la prise du pouvoir par Hitler en 1933, Graeser a produit jusqu’à sa mort en 1980 un œuvre austère, mais sans la sécheresse d’un Max Bill ou d’un Richard Paul Lohse. Complétée par un livre exemplaire, l’exposition du Musée des beaux-arts montre Graeser face à ses contemporains, souvent fort peu connus (www.chaux-de-fonds.ch)

Lausanne

Exotic? Comment la Suisse éclatée des XVIIe et XVIIIe siècle a-t-elle vu les pays étrangers? Et de quelle manière est-elle devenue exotique elle-même pour les premiers touristes? Le Palais de Rumine propose dans une scénographie spectaculaire des objets arrivés chez nous avant 1815. Des artefacts comme des animaux empaillés. Intelligente et bien faite, la manifestation pêche par ses textes. A ce point de catéchisme, le «politiquement correct» devient insupportable et contre-productif. C’est la bonne conscience universitaire d’avoir mauvaise conscience (2) (www.palaisderumine.ch)

Le Mont-Blanc peint par Pierre-Louis de La Rive en 1802. La Suisse aussi est peut se révéler exotique. Photo MAH, Genève 2021.

Kiki Smith. Une miraculée de 2020, puisque la rétrospective dédiée à l’Américaine se sera déroulée (presque) sans entraves. Elle se termine le 10 janvier. Je vous rappelle que Kiki touche à tous les médias. Partie de la peu humaine et de se qui se cache en dessous, elle a ensuite passé au monde qui l’entoure, puis au cosmos. L’hommage du MCB-a possède le mérite de la clarté et de la simplicité. Le but était de mettre cette artiste devenue très à la mode en valeur. L’institution propose par ailleurs deux autres expositions, dont «in Corpore» d’Anne Rochat (www.mcba.ch)

Giovanni Giacometti. Une autre offre du MCB-a. L’artiste grison, mort en 1933 dans le canton de Vaud, se voit représenté sous forme d’aquarelles. Un genre qu’il a pratiqué durant toute sa carrière, produisant à la fois des esquisses et des œuvres finies destinées à la vente. L’homme apparaît aujourd’hui très en vogue. Le fait d’être le père d’Alberto joue un rôle énorme dans cette promotion. La fin de son parcours se révèle tout de même faible. Giacometti père occupe, après Albert-Edgar Yersin, l’Espace Focus destiné aux œuvres sur papier (www.mcba.ch)

Arts et cinéma. Là, c’est la dernière minute! L’exposition ferme le 3 janvier à l’Hermitage. Une issue naturelle, si j’ose dire. Vue une première fois à Rouen, l’exposition retrace les jeux d’influence, parfois complexes, entre des beaux-arts statiques et une image devenue mobile. Tout commence avec les frères Lumière pour se terminer dans les années 1960 avec Jean-Luc Godard. Son «Pierrot le fou» finit par se faire exploser barbouillé de bleu Yves Klein. L’accrochage a fait de gros efforts pour installer cet énorme sujet dans une villa bourgeoise (www.fondation-hermitage.ch)

Le Locle

Stanley Kubrick. C’est la vedette de la nouvelle fournée proposée dans l’immense musée de la petite ville. Le futur réalisateur a seize ans quand il vend sa première photo à «Look» en 1945. Le prestigieux magazine le prend bientôt sous contrat. Il y travaillera jusqu’en 1950, désirant alors passer au cinéma. Le Musée des beaux-arts propose en retirages (il existe peu de «vintages» de Kubrick) une rétrospective de ce premier travail, centré sur la vie urbaine à New York. C’est passionnant. Il y a en plus quantité d’autres accrochages dans le bâtiment (www.mbal.ch)

L'actualité new-yorkaise vue par Stanley Kubrick. Succession Stanley Kubrick, Musée des beaux-arts, Le Locle 2021.

Neuchâtel

Choc! Suchard fait sa pub. Fondée en 1826, la maison créée par Philippe Suchard a fini par poser les plaques, fussent-elles en chocolat. L’entreprise a été vendue et revendue, perdant peu à peu son âme et la plupart des produits qui la caractérisaient, du «Centenaire» ou «Velma» en passant par le «Kaïmak», Neuchâtel a heureusement récupéré les archives. Elles font l’objet d’une nouvelle présentation au Musée d’art et d’histoire. Le sujet est appétissant. Les affiches mesurant jusqu’à quatre mètres cinquante de haut jouissives. Reste la mise en scène. Affreuse (www.mahn.ch)

Vevey

Marguerite Burnat-Provins. Elle aurait ou devenir une icône suisse. Née à Arras (où l’exposition doit aller ensuite) en 1872, Marguerite Provins, épouse Burnat, aura été peintre, visionnaire, écrivaine, marchande, militante pour le patrimoine et féministe sans le savoir entre Vevey et le Valais. Après une carrière classique, elle a fini par mettre sur le papier les spectres qui l’ont hantée jusqu’à sa mort en 1952. La rétrospective du Musée Jenisch brasse généreusement le tout avec beaucoup d’œuvres présentées sur des fonds colorés. Une réussite (www.museejenisch.ch)

Un autoportrait de Marguerite Burnat-Provins, vers 1900. Photo Succession Marguerite Burnat-Provins, Musée Jenisch, Vevey 2021.

Yverdon-les-Bains

Je est un monstre. La Maison d’Ailleurs s’est transformée en cirque à l’ancienne pour accueillir des humains aujourd’hui considérés (promotion ou régression?) comme des personnes handicapées. Font partie du cortège Quasimodo, les sorcières, les rencontres d’Alice dans un pays supposé merveilleux, Frankenstein et Alien. Cette scénographie forte laisse la part belle aux dessins de Benjamin Lacombe et aux affiches de cinéma détournées avec art par Laurent Durieux. Là aussi, le livre d’accompagnement est à conserver dans sa bibliothèque (www.ailleurs.ch)

Frankenstein revu par Laurent Durieux. Photo Laurent Durieux, Maison d'Ailleurs, Yverdon-les-Bains 2021.

Rock Me Baby. Il y a trente ans les usines Paillard disparaissaient. Des milliers d’employés se retrouvaient sur le pavé. Un choc pour le Nord vaudois. Sébastien Mettraux a conçu une quadruple exposition sur la machine à écrire, spécialité d’une maison ayant produit des millions d’Hermès Baby. Il reste possible de voir en ce moment celle, historique, au Château et celle, thématique avec ses revues et ses affiches, de la Maison d’Ailleurs (la meilleure à mon avis). Le CACY c’est terminé. La Bibliothèque ne vernira, si tout va bien, que le 30 janvier (www.rockmebaby.ch)

(1) J'ai tout de même eu de la peine à entrer. Mon billet portait la mention "12 heures". Il était 11 heures 57. Je me suis retrouvé coincé au portillon.
(2) Un seul exemple. Une hache de prestige kanak. Cette pièce rarissime remontant au XVIIIe siècle n'est pas due à un anonyme perdu dans la nuit des temps, mais à un ou des "auteur.e.s non documenté.e.s" Il faut en effet préciser qu'il s'agit d'une oeuvre d'art pouvant être due à une ou plusieurs femmes...

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