Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Que voir cet été dans les musées de Suisse? Mes quinze suggestions de Genève à Bâle

La saison est riche et variée. Plus qu'en France, sans doute. Voici un florilège, qui aurait pu se révéler plus étoffé, du contemporain à l'art brut.

Le cyclope de Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle. Exposé à Aarau.

Crédits: Succession Tinguely-saint Phalle, Pro Litteris, Christian Baur, Kunsthaus Aarau 2021.

L’été, ou ce qui en tient lieu, en arrive à sa seconde moitié. Les expositions sont en place, les prochaines ouvrant déjà fin août. J’en ai vu beaucoup en Suisse, mais bien entendu pas toutes. Il me manque ainsi la sculpture suisse contemporaine à Môtiers. La honte… J’en profite pour dire que la saison helvétique me semble plus étoffée que la française, un peu pauvre vu la réouverture très tardive des musées outre-Jura le 19 mai. C’est donc le moment de parcourir notre pays (non sans mal, vu les habituels travaux ferroviaires estivaux si vous prenez le train). Voici un petit choix. Je ne parlerai pas ici de ce que je n’ai pas aimé, qui va de Jardin d’Hiver#1 au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne à How to Win at Photography au Fotomuseum de Winterthour. J’ai assez de bons conseils à donner. Je vous les proposerai cinq par cinq, en trois rubriques. Il y aura ainsi les coups de cœur, qui ne doivent pas se révéler trop nombreux. Les choses recommandables, où j’aurais pu me montrer plus généreux. Et les proposition intéressantes, qui pourraient pour leur part se voir largement multipliées.

Les coups de cœur

"Expressionismus Schweiz" au Kunst Museum de Winterthour. Dès le début du XXe siècle, la partie alémanique du pays a beaucoup regardé en direction de l’Allemagne. Jawlensky et Kirchner se sont réfugiés chez nous après 1914. Il en a découlé un art violent et rageur avec des peintres comme Hermann Scherer ou Albert Müller. A découvrir du côté Reinhart am Stadtgarten sur deux étages. Celui du bas se voit consacré à la Romandie et au Tessin, qu’on ne s’attendait pas à voir là. Il y a dans les 120 œuvres, signées de noms souvent inconnus (Jusqu’au 16 janvier, www.kmw.ch)

"Le peintre" d'Hermann Scherer, 1925. Photo Kunst Museum, Winterthour 2021.


"Jean Otth" au MCB-a de Lausanne. Repoussée d’un an, la manifestation honore un pionner suisse de la vidéo, actif dès le début des années 1970. Mort en 2013, Otth a débuté vers 1960 par la peinture abstraite. Puis il y est revenu. L’hommage se contente d'un étage, ce qui a pour mérite de cerner le sujet. Il s’est opéré de vrais choix. Les vidéos ont le mérite de rester courtes. Le dessinateur surprend avec des œuvres séduisantes (jusqu’au 12 septembre, www.mcba.ch)
"Hans Emmenegger" à l’Hermitage de Lausanne. C’était presque un inconnu. Le Lucernois n’avait jamais été montré dans l’aire francophone. Orsay à Paris, et maintenant la fondation vaudoise révèlent un paysagiste à mi chemin entre Böcklin et Vallotton. Une peinture silencieuse tout en aplats, vide de personnages et fortement stylisée. Soixante-et-un ans après sa mort, l’homme joue le rôle de révélation 2021. Il était temps! (jusqu’au 31 octobre, www.fondation-hermitage.ch)
"Des choses" au Laténium de Neuchâtel. La meilleure exposition suisse de l’année selon moi. L’institution de Hauterive dédiée aux Lacustres propose des artefacts archéologiques. Ils sont en apparence sans importance. Mais ces objets, qui vont du Néandertal à 1942, ont tous une histoire à raconter. Celles-ci nous rapprochent d’ancêtres, souvent très lointains. La mise en scène dans le noir, avec un sol rendu mouvant, fait en plus rêver le visiteur (jusqu’au 9 janvier, www.latenium.ch)
"Chrysanthèmes, dragons et samouraïs" à l’Ariana de Genève. Le musée pour le verre et la céramique a de nouveau exploré ses réserves. Il en est cette fois sorti les collections japonaises, plus riches que l’on croyait. Il y a là des pièces très spectaculaires de l’ère Meiji, correspondant aux années 1868 à 1912, dont d’énormes plats décoratifs et des lanternes. Cela dit, plus d’un an pour une présentation temporaire, c’est un peu long… (jusqu’au 9 janvier, www.ariana-geneve.ch)

Les expositions recommandables

"La sculpture suisse depuis 1945" au Kunsthaus d'Aarau. Le Kunsthaus nous a habitué à de vastes traversées avec le surréalisme ou le pop-art en Suisse. Il part ici de la fin de la guerre pour montrer le rapide triomphe des modernes sur les traditionalistes. Il y a des noms célèbres de Max Bill à Jean Tinguely. Mais aussi des inconnus. L’accrochage accorde presque la parité aux femmes. Elle souffre de son absence de décor et de l'éclairage (jusqu’au 26 septembre, www.aargauerkunthaus.ch)
"Portrait, autoportrait" au Jenisch de Vevey.
Frédéric Pajak a de nouveau été invité par l’institution. En partant pour l’essentiel des collections en réserves (mais il y a aussi une partie actuelle), l’écrivain et dessinateur propose sa vision de l’effigie humaine et animale. L’accrochage crée avec adresse des familles d’œuvres. Il y a beaucoup à voir dans les deux parties du rez-de-chaussée. Nombre d’artistes sont peu connus (jusqu’au 5 septembre, www.museejenischvevey.ch)
"Kara Walker" au Kunstmuseum de Bâle.
Les gens du cabinet d’arts graphiques ont de la suite dans les idées! Après avoir acquis en 2018 une suite de dessins de l’artiste américaine, ils lui offrent leurs espaces d’exposition temporaire. A 51 ans, la Californienne élevée dans le Sud des Etats-Unis n’a rien perdu de sa rage féministe et anti-raciste. Mais elle garde un humour… noir. Kara possède en plus un véritable coup de crayon (jusqu’au 26 septembre, www.kunstmuseumbasel.ch)
"Gustave Caillebotte" à la Fondation Gianadda de Martigny.
Le collectionneur a longtemps éclipsé le peintre impressionniste. Mort en 1894 à 45 ans, l’homme a toujours joué les dilettantes. Un peu botaniste, un peu peintre, un peu canotier. Son œuvre rare est largement resté au sein de la famille. Daniel Marchesseau est parvenu à rassembler des toiles majeures. Il y a aussi les autres... La présentation sur fond rouge foncé apparaît très serrée (jusqu’au 21 novembre, www.gianadda.ch)

"Le pont de l'Europe" de Gustave Caillebotte. Photo DR.


"Montagne magique mystique" au Musée des beaux-arts du Locle.
L’Alpe a fasciné les photographes dès l’invention du daguerréotype en 1839. Montée par William A. Ewing, l’actuelle manifestation propose quantité d’images en noir et blanc, réalisées des premières plaques au début des années 1940. Il y a aux cimaises des tournes, vu la fragilité des documents originaux. Beaucoup d’auteurs, suisses et étrangers, sont à découvrir (jusqu’au 26 septembre, www.mbal.ch)

J’ai trouvé intéressantes

"Jean Lecoultre" au Jenisch de Vevey. L’artiste vaudois a eu 90 ans en 2020. Il fallait d’autant plus fêter cela que le peintre, graveur et dessinateur se trouve un peu au creux de la vague. Le Pavillon de l’estampe, au premier étage, forme un cadre idéal. L’homme se voit représenté non seulement par des gravures créées depuis 1968 mais des tableaux et aquarelles. Tous reflètent un monde à la fois fractionné, inquiétant et terriblement froid (jusqu’au 26 septembre, www.museejenisch.ch)
"Hodler, Klimt et les Wiener Werkstätte" au Kunsthaus de Zurich.
Le Bernois de Genève a triomphé à Vienne en 1904. Ce fut le début de sa carrière germanique. L’artiste s’est meublé dans un décor signé Josef Hoffmann. Les Wiener Werkstätte ont ensuite ouvert en 1917 deux magasins à la Bahnhofstrasse zurichoise, puis un à Lucerne. Cette conjonction méritait bien une exposition au rez-de-chaussée d’un musée lui-même de goût Sécession (jusqu’au 29 août, www.kunsthaus.ch)
"Géante = Création, le monde d’Adolf Wölfli" au Zentrum Paul Klee de Berne.
Le Kunstmuseum de la ville conserve le fonds du pensionnaire de la Waldau, mort en 1930. Des dizaines de milliers de feuilles. Un choix assez étoffé s’en voit présenté au sous-sol du bâtiment de Renzo Piano ,dans un décor très art contemporain. Dépouillé, donc. L’ensemble impressionne par son côté obsessionnel. Klee, on le sait, s’intéressait à ce qui allait devenir l’art brut (jusqu’au 15 août, www.zpk.org)
"Au-delà des frontières" au Kunstmuseum de Berne.
L’ex-ambassadeur et surtout homme d’affaires suisse Uli Sigg avait déjà plusieurs fois présenté des parties de sa collection chinoise d’art contemporain à Berne. Voici celui des deux Corée, rassemblé entre Séoul et Pyongyang. C’est la révélation d’une création entre tradition, propagande et modernité, avec des liens secrets entre les deux parties d’une nation coupée en deux (jusqu’au 5 septembre, www.kunstmuseumbern.ch)

"Lemaniana", un panorama de la scène actuelle. Attention tout se termine le 15 août! Photo CAC, Genève 2021.


"Lemaniana" au Centre d’art contemporain de Genève.
«Reflets d’autres scènes». Les créateurs du bassin lémanique se sont vus invités à exposer au CAC. Il y avait une sélection opérée par quatre commissaires. Vaudois et Genevois (les Savoyards ont peu répondu présent) se retrouvent au BAC dans une mise en scène très opéra d’Andrea Bellini (1). Tous les médiums et tous les styles se voient représentés. Les différents âges aussi, ce qui devient plus rare (jusqu’au 15 août, www.centre.ch)

(1) Opéra, évidemment. Quand on s’appelle Bellini, comme l’auteur de «La Norma»…

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