Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Que s'est-il passé à Genève en archéologie l'an dernier?

L'équipe de Jean Terrier s'est installée en 2018 à Versoix, où ses services se sont vus regroupés. Des fouilles préventives ont eu lieu à Bernex et en ville.

Fouilles à Vuillonnex. Les squelettes.

Crédits: Service cantonal d'archéologie

C'est l'un de mes rituels annuels avec l'ouverture d'Art/Basel ou le lapin de Pâques. Chaque printemps, depuis sa nomination en 1998 au poste d'archéologue cantonal, je rencontre Jean Terrier. Nous parlons ensemble de l'année écoulée. Que s'est-il passé en douze mois à Genève? L'intéressé, qui me disait en 2012 «plutôt être un homme de la continuité», arrive aujourd'hui en bout de piste. Plus que quelques saisons avant la retraite. Nous n'en sommes pourtant pas au bilan final. Restons pour le moment dans l'actualité du passé.

Jean-Terrier, que s'est-il passé en 2018?
Une chose très importante pour nous. Nos bureaux ont déménagé au mois d'avril. Transbahuter nos livres, nos vestiges archéologiques et notre documentation a constitué pour nous le gros chantier de l'année. Il y avait ce qui se trouvait dans l'ancien Manège de la Vieille Ville, aujourd'hui en travaux. Le reste se situait depuis longtemps sous les toits de la chapelle des Macchabées, à la cathédrale. Le tout représentait quarante ans d'archives. Il me faut encore ajouter à cette masse le contenu de notre domicile du Puits-Saint-Pierre, avec ses vitrines. Maintenant c'est bon! Nous sommes installés au Domaine de la Bécassine, à l'entrée de Versoix, côté Bellevue. Nous y avons pris la place de l'Institut Forel.

Qu'est-ce que cela vous apporte de plus?
C'est fantastique de se retrouver regroupés. Les collections transitoires se trouvent dans l'Orangerie. Un ancien moulin a permis de créer un laboratoire d'analyses. On y traite les ossements humains trouvés dans les fondations de l'église Saint-Laurent, située au bout de la promenade Saint-Antoine. Ou alors des céramiques provenant des fouilles pratiquées sur l'emplacement du futur giratoire du Grand-Saconnex. Dans l'ancienne maison de maître ont trouvé place notre bibliothèque, les archives, une salle de conférence et des bureaux à l'étage. Nous avons ainsi tout ce qu'il faut sous la main et même un peu de place pour accueillir des gens.

Quelle impression?
Celui d'un aboutissement. J'avais hérité de Charles Bonnet un service sans véritables infrastructures. Quand nous nous retrouvions, sous son règne, c'était dans sa ferme de Satigny. Depuis, nous cherchions à travailler dans des conditions normales. C'est un beau cadeau pour ma fin de parcours puisque je pars à la retraite dans deux ans.

Et sur le terrain?
Une seule grande fouille. Elle me ramène à mes débuts, puisque ma thèse portait sur Vuillonnex. Un site important à l'échelle genevoise. Plus de vingt ans ont passé. Un projet immobilier se développe maintenant à Saint-Mathieu, dans la commune de Bernex. Il s'agit en fait d'un nouveau quartier, avec des immeubles locatifs. La grande parcelle touchée jouxte Vuillonnex, qui était le siège d'un décanat au Moyen Age. L'un des huit du diocèse de Genève, ce dernier étant bien plus étendu que notre canton actuel. Il y avait là deux églises, d'origine carolingienne. La chapelle décanale et le lieu de culte paroissial. Il fallait revenir sur la fouille avant qu'il soit trop tard.

Comment avez-vous fait?
On a anticipé. Il s'agit avec Saint-Mathieu d'un projet immobilier à long terme. L'Etat a négocié avec les promoteurs deux ans de recherches. Nous avons commencé par établir un diagnostic, comme en médecine. Il est apparu du potentiel. Une zone s'est vue délimitée. Nous avons retrouvé là des sépultures et les traces dans le sol de bâtiments en bois. Une ancienne voie, faite de galets tassés, s'est également vue exhumée. Elle mesurait six ou sept mètres de large. Cette route menait, dans l'Antiquité et au Moyen Age, au bac de Chancy.

Et Vuillonnex, là-dedans?
J'y arrive. Dans le prolongement de la partie connue, nous avons mis à jour le site religieux, entouré d'un fossé. Ce site comportait une quinzaine de fosses-silos en forme de poires pour la conservation des céréales. Fermées avec des bouchons. Le tout formait des réserves alimentaires colossales liées à la fonction d'un doyen à la tête de cinquante paroisses. Il s'agissait certainement là d'impôts en nature. Nous sommes entre le Xe et le XIIIe siècle. Dès le règne d'Aymon de Grandson, qui commence en 1215, l'évêque va cependant asseoir son pouvoir au détriment des doyens, dont la chapelle va disparaître. L'église des paroissiens tiendra bon jusqu'à la Réforme. Cela dit, il ne s'agissait pas là d'une grande communauté. Les textes disent les habitants si pauvres qu'ils sont exemptés de taxes au XIVe siècle. Peut-être créé à l'instigation des puissants seigneurs de Confignon tout proches, le centre religieux se trouvait en fait au milieu de nulle part.

Jean Terrier. Photo 24 Heures.

Que restera-t-il de tout cela?
Rien, ou presque. Nous avons travaillé dans les règles de l'art. Nous continuons en 2019. Puis les travaux de construction démarreront. Ce que nous découvrons se compose de toute manière de vestiges en creux dans le sol. Après contacts avec les communes intéressées, il est possible qu'il reste un souvenir du centre religieux. Ce sera sous forme de panneaux.

Et à part Vuillonnex?
Une intervention d'urgence aux Tranchées, sur le boulevard Helvétique. Nous avons trouvé là un bout des énormes fortifications du XVIIIe siècle. Nous suivons aujourd'hui les travaux sous le Conservatoire, à la Place Neuve. Ils devraient aussi mener à des murs de protection des années 1720. Vous me direz que c'est peu, pour un service de onze personnes (1). Mais ce repos nous permet d'avancer des dossiers jamais arrivé jusqu'au stade de la publication. Je pense à Vandoeuvres. Je songe à Laconnex, avec une ferme des IVe et Ve siècle. Le drame, en archéologie, c'est qu'on a souvent de la peine à mener les choses jusqu'au bout.

Et Saint-Antoine?
Le projet de musée arrive à bout touchant. Il y a eu le concours international, avec la participation de 91 architectes de toute l'Europe. L'un d'eux s'est vu retenu. Il émane d'un bureau romand. Ses membres ont discuté en 2018 avec la Ville. Maintenant, c'est ficelé et budgété entre Rémy Pagani de la Ville et Antonio Hodgers du Canton. Quinze millions. Un tiers sera payé par la première, le second se verra déboursé par l'Etat et il il faudra trouver le reste avec des mécènes. L'affaire est considérée comme prioritaire. Je devrais voir l'inauguration en 2021 ou 2022

(1) L'équipe se composait en 2018 d'Isabelle Plan, d'Anne de Weck, de Philippe Ruffieux, de Michelle Régelin, d'Evelyne Broillet-Ramjoué, de Gionata Consagra, de Denis Genequand (qui vient d'être nommé à Avenches), de Marion Berti, de Gaston Zoller, de Noélie Vallet et de Jean Terrrier.

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