Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Que restera-t-il du couturier Pierre Cardin, mort à 98 ans? Deux décennies de grâce

Enfants d'émigrés pauvres, l'homme a toujours eu un besoin de revanche sociale. Il sera mort richissime après avoir fait créer sous licences des objets souvent affreux.

Pierre Cardin dans l'Espace Cardin, qu'il avais acquis comme salle de spectacles sur les Champs-Elysées en 1971.

Crédits: Joël Saget, AFP.

Cela peut sembler étrange, mais il va ainsi. Chaque année, ou presque, disparaît entre Noël et Nouvel-An une star jadis octogénaire et aujourd’hui nonagénaire, vu l’allongement des espérances de vie. Comme si la fin d’année, avec son calme paradoxal pour les personnes les plus âgées, permettait de partir sur la pointe des pieds! C’est en 2020 le cas de Pierre Cardin. Un couturier par ailleurs controversé. Si Valérie Duponchelle, l’officielle cireuse de bottes du «Figaro», écrit «Le monde de l’art pleure Pierre Cardin», elle reste bien la seule. Avec une forme de sadisme inconscient, mais après tout réaliste, Wikipédia classait depuis longtemps le créateur de modes sous l’étiquette: «homme d’affaires». Voilà qui était à la fois le rehausser et le rabaisser!

Pierre Cardin photographié à Vichy en 1944. Photo tirée du site du couturier.

Pietro Costante était né près de Trévise en 1922 sous le nom de «Cardini». Une chose m’ayant jusqu’ici échappé. En Vénétie, les noms de famille se terminent d’ordinaire par «on» ou par «in». Le bébé constituait le dixième enfant d’un couple d’agriculteurs appauvris par la guerre ayant ravagé l’Italie du Nord de 1915 à 1918. Les Cardini émigrent donc en France, du côté de Saint-Etienne. C’est là que Pierre fera ses première gammes à 14 ans chez un tailleur. La première marche d’une ascension à la fois lente et rapide. En 1950, l’entreprenant débutant peut acheter à Paris sa première maison de couture. Il s’agit de Pascaud, qui travaille pour le théâtre. Longtemps, Cardin restera ainsi costumier et couturier. Cette dernière formation, il l’avait acquis chez deux dames qui comptaient à l’époque, Jeanne Paquin, puis Elsa Schaparelli.

Les hommes et le prêt-à-porter

La suite restera dans cette même absence de logique par rapport au monde très codifié de la haute couture des années 1950. Cardin va certes ouvrir sa maison, adhérer à la Chambre et faire défiler ses mannequins plusieurs fois pas an. Mais le prêt-à-porter l’attire vite. Il ouvre une boutique avant tout le monde (c’est «Eve»). Il s’intéresse à la clientèle masculine, jusque là complètement délaissée par les couturiers. Il produira enfin pour des grands magasins, comme Le Printemps en 1959. A Genève, on peut trouver vers 1960 ses habits pour hommes au Bon Génie, parfois à carreaux. Ils font scandale en dépit de ce qui paraît, vu après soixante ans, leur incroyable sagesse. Ses collègues voient rapidement Cardin d’un sale œil, puisqu’il salit la profession. Nous sommes dans les années Dior en attendant les décennies Saint Laurent.

La robe "bulle" imaginée en 1954. Le début des grandes années. Photo tirée du site de Pierre Cardin.

En fait, Cardin en commerçant avisé sent que la mode arrive à un tournant. Elle doit descendre dans la rue. Devenir accessible, même si du Cardin de confection m’a toujours semblé trop cher pour ce que que c’était. Les nombreux essayages apparaissent d’un autre temps pour des clientes toujours plus volatiles et plus pressées. Il y a, face à ce changement, plusieurs attitudes possibles. Cristobal Balenciaga va se retirer définitivement. Le Romain Robert Capucci arrêtera les défilés, la publicité, les collections pour ne plus créer que des modèles uniques sur commande. Capucci est devenu artiste. Il finira exposé à la Biennale de Venise en 1995. Cardin se voudra pour sa part industriel, dessinant un peu pour tout. Créés sous licence dans une centaine de pays, il apparaîtra ainsi des poêles à frire, des tringles à rideaux, des chocolats ou des meubles Pierre Cardin. Le tout signé de ses initiale PC. Une constante pique à celle du puissant Parti Communiste, qui se dit lui aussi PC.

Jeanne Moreau comme égérie

Mais avant d’en arriver là, Pierre Cardin aura deux décennies de grâce, les années 1950 et 1960. Là, à chaque saison, il innove alors vraiment avec des modèles à la fois simples et frappants. Il a une griffe. Il se crée un style. L’homme a même trouvé sa muse. C’est Jeanne Moreau, qu’il habille à la Ville comme à l’Ecran. La femme a beau incarner la liberté et la modernité. Elle n’en pose pas moins un problème. Par rapport aux longues tiges défilant sur les podiums, elle demeure toute petite. Il ne faut donc pas la surcharger. Le couple qu’il va former avec elle, puis l’amitié qui les liera par la suite, fonctionne parfaitement. Elle est parfaitement habillée dans des films comme «La Baie des Anges» de Jacques Demy ou «Peau de Banane» de Marcel Ophuls. De quoi faire rêver les spectatrices. Elles trouveront désormais non plus du Cardin des boutiques spécialisées, mais dans les rayons confection de magasins un peu haut de gamme.

Jeanne Moreau dans "La Baie des Anges" de Jacques Demy. Photo DR.

Et puis, dès les années 1970, c’est la chute. Du moins sur le plan artistique. Cardin crée une mode futuriste, comme Courrège ou Paco Rabanne. Ses clientes se voient priées de sortir en cosmonautes avec des visières en plastique et des jupettes pour un «shopping» extra-terrestre. C’est assez ridicule. Les meubles qu’il dessine pourraient orner les antres des méchants dans James Bond. Ces extravagances n’empêchent pas le Français de mettre les pieds dans la Chine maoïste dès 1978. Après la Place Rouge ou le Désert de Gobi, ses mannequins défilent dans la Cité Interdite. Les licences sous lesquelles sont fabriqués ses produits se multiplient encore. Il finira par y en avoir 700. Elles feront du couturier un homme très riche. Il se verra évalué à 600 millions d’euros, ce qui lui permettra d’acheter rue Royale le restaurant Maxim’s, de créer un musée dédié à l’art 1900 et de racheter une à une les maisons de Lacoste, dans le Vaucluse. Le pays du marquis de Sade. Cette dernière folie de millionnaire lui vaudra la haine des habitants du village, chassés pour transformer le site en une sorte de fantôme touristique. Une coquille vide.

Les années futuristes. Une mode qui est peu descendue dans la rue. Photo Terrayoneillic Iconic Images.

Que restera-t-il à l’avenir de Cardin hors commerce? Difficile de le dire. Il y a, comme je vous l’ai dit, les bonnes années. Puis vient le reste, qui me semble à jeter. Le couturier a rarement manifesté un talent qui lui était propre. Ce n’était pas, comme Karl Lagerfeld, parce qu’il devait se couler dans un moule du genre Chanel. C’est à cause d’un désir de réussite financière. D’un besoin de revanche sociale. Sa manifestation la plus nette aura été une tour de plus de 250 mètres de haut. Jamais construite, Dieu merci. Elle aurait dû se situer près de Venise, en direction de Trévise. Un gratte-ciel en forme de tulipe. L’affirmation d’un homme dont la famille avait été chassée de là par la misère. Il fallait que Cardin laisse ici sa marque, quitte à défigurer un lieu historique. Cette folie des grandeurs constitue en même temps la marque chez lui d’une petitesse.

La tour prévue près de Venise. Photo Studio Pierre Cardin.

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