Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Que découvrir comme expositions cet automne dans les recoins de Venise?

Il y a souvent une présentation inattendue au coin de la rue. Non annoncée, ou presque, sur les sites. Voici du contemporain en marge de la Biennale et de l'historique.

James Lee Byars dans une petite église méconnue. Une rencontre réussie.

Crédits: Philips

Je vous l'ai déjà raconté cent fois. Mais répéter ne fait jamais de mal. Venise constitue cet été la ville où il se passe le plus de choses en Europe sur le plan des expositions. Art contemporain surtout. La Biennale a servi de détonateur, même s'il elle ne fait vraiment pas «boom» (ni «pschitt» non plus d'ailleurs) en 2019. Il se niche ainsi des accrochages dans les endroits les plus plus imprévus, pour ne pas dire les plus improbables. Souvent, ces présentations restent gratuites. Il suffit d'entrer quand la porte est ouverte. Il existe en principe des horaires, mais ceux-ci sont à mon avis parfois donnés à titre indicatif. Voici donc quatre choses vues lors de récentes pérégrinations à travers la ville.

«The Death of James Lee Byars» à la Chiesa du Santa Maria della Visitazione. Il y a deux ans, un énorme machin doré, tenant à la fois de l'obélisque et du godemiché, se trouvait Campo San Vio. Il s'agissait de la reconstitution d'une œuvre de l'Américain James Lee Byars. Cette recréation se voyait gardée jour et nuit, comme si elle était vraiment faite du précieux métal. Cette année, en «événement collatéral» à la Biennale, le collectionneur Walter Vanhaerents propose une pièce monumentale lui appartenant dans une petite église de la Fondamenta Zattere ai Gesuati, en face de la Giudecca. Conçue en 1994, alors que l'artiste se savait condamné par le cancer, elle se compose d'une demi chambre aux murs dorés, avec un cercueil au sol. Eternel et incorruptible, l'or se retrouve souvent lié à la mort. Cette installation impressionnante se voit soulignée par une partition musicale commandée à Zad Moultaka. Le visiteur distingue le canal miroitant dans le lointain. Il remarque l'accord profond de l’œuvre avec le superbe plafond de bois peint de la Renaissance. L'ensemble fait sens par rapport à trop d'oeuvre actuelles, parachutées n'importe où sans la cité . Une réussite totale (jusqu'au 24 novembre, www.veniceartfactory.org)

L'installation d'Edmund de Waal à l'Ateneo. Photo tirée du site de l'artiste.

«Psalm» Edmund de Waal» à l'Ateneo Veteto et au Museo Ebraico di Venezia. On connaît bien l'artiste anglais, né en 1964. L'homme s'adonne avant tout à la céramique. Il a commencé comme tout le monde par produire de la vaisselle bon marché. Il conçoit aujourd'hui des installations ressemblant aux tableaux de Morandi. Elles coûtent chacune une fortune. L'artiste est né d'un père occupant une haute fonction dans l'église anglicane et d'une mère juive liée aux Ephrussi. Le grand écart. Il a opté par ses racines israélites, d'où la double exposition actuelle. La plus marquante est celle dans l'Ateneo Veneto, à côté de La Fenice. Dans ce lieu rarement visible, au beau décor peint des années 1600, le Britannique a installé une bibliothèque dans une sorte de caisson. Elle est vouée, entre quelques vitrines de céramique, aux livres des écrivains en exil. Théoriquement, tous les pays devraient se voir représentés, la Suisse figurant avec un ouvrage de Regina Ullmann. En fait, la représentation se révèle très inégale, les titres de certains auteurs comme Hannah Arendt ou Walter Benjamin se voyant nettement surreprésentés. Il y a manifestement exil et exil. Vous ne trouverez d'ailleurs ici que des gens sérieux (jusqu’au 29 septembre, www.psalmvenice.org)

L'affiche de "Rothko in Lampedusa". Photo DR.

«Rothko in Lampedusa» au Palazzo Querini. S'il y avait un concours pour l'affiche la plus illisible de l'année, celle-ci pourrait postuler. S'il s'agissait de décerner un trophée au lieu le plus difficile à trouver, le Querini (qu'il ne fait pas confondre avec le nettement plus célèbre Pallazo Querini-Stampagnila) aurait toutes ses chances. Le lieu me semble en plus ouvert tous les 32 du mois. Il se trouve dans la Calle Lunga San Barnaba reliant l'église de ce nom à San Sebastiano. Organisée sous l'égide de l'Agence pour les réfugiés de l'ONU, l'exposition traite le problème sans pathos. Un certain nombre d'artistes reconnus se sont vus conviés par la Fondation Ugo et Olga Levi, qui anime cet espace. Ils vont d'Ai Weiwei à Abel Abdemessed en passant par Artur Zmijewski. Chacun d'eux a donné une création qu'il a voulue forte. Je vous décris ainsi le Christian Boltanski. Dans une chambre obscure, il y a une mer faite de sacs métallisés or, comme on en donne pour les premiers secours. Une ampoule lumineuse oscille dans la salle, à l'image d'un falot tempête. Cela produit un choc. Y a-t-il une issue de secours? Pour le cinéaste d'animation iranien Majid Adin, la liberté se symbolise au final par un papillon. Et comme on sait que ceux-ci sont aujourd'hui en voie de disparition... (jusqu'au 24 novembre, www.veniceartfactory.org)

Le buste idéalisé de Francesco Morosini par Filippo Parodi. Photo Museo Correr, Venise 2019.

«Francesco Morosini, Ultimo eroe della Serenissima, fra storia e mito» au Museo Correr. En 1619, naissait un étonnant personnage, qui allait jouer un rôle clef dans la République. Orphelin de mère à un an (son père avait noyé sa mère), il adopte très jeune la carrière des armes. Ce sera l'homme des batailles navales, à une époque où les Turcs gagnent encore du terrain sur la chrétienté. S'il doit finalement céder la Crète, en traitant sans l'accord du Sénat, il arrive ensuite à reconquérir la Grèce, que l'on appelait alors la Morée. C'est à cause d'une de ses canonnades intempestives, en 1687, qu'explosa le Parthénon sur l'Acropole. Morosini deviendra doge, sans cesser pour autant de jouer les matamores. Il mourra ainsi loin en 1694 de sa patrie. L'exposition, dans la bibliothèque du Correr, regroupe des papiers familiaux, sauvés de la dispersion à la fin du XIXe siècle, plus quelques portraits, deux bustes (dont un magnifique marbre de Filippo Parodi) et des souvenirs personnels. Le plus étrange est sa chatte Nini, momifiée dans une boîte murale avec sa souris (1) C'est macabre en diable! (jusqu'au 31 octobre, www.visitmuse.it, Le Museo Correr présente en outre Chria Dynys, «Sabra, Beauty Is Everywhere, jusqu'au 24 novembre.)

(1) Le livre de prières, avec pistolet incorporé, n'est pas mal non plus. On se croirait chez James Bond!

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