Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Quand l'exposition sur George IV révèle à Londres le portrait de Mrs Fitzherbert

La Royal Collection a acquis l'an dernier l'effigie de celle qui fut la compagne du roi. Une liaison folle à côté de laquelle les actuels scandales restent du pipi de minet.

Le portrait de Mrs Fitzherbert par Richard Cosway.

Crédits: Royal Collection, Londres 2020.

C’était le 7 juillet 2019 chez Christie’s, à Londres. Le lot 151 comportait un «Portrait of Mrs Fitzherbert» dû au miniaturiste Richard Cosway (1742-1821). Une œuvre en noir et blanc, avec de très légers rehauts de couleurs. Estimation entre 70 000 et 100 000 livres. L’acquéreur a apparemment fait une bonne affaire. Il s’en tirait avec 81 250 «pounds» frais compris, et l’on sait qu’en cette matière la multinationale a la main lourde. L’acheteur restait à ma connaissance anonyme.

Il ne l’est plus aujourd’hui. Ce tableautin raffiné fait partie de l’exposition «George IV, Art & Spectacle» de la Queen’s Gallery, dont je vous ai parlé hier. Les enchères ont donc été poussées par la Royal Collection. Il s’agit là, comme je vous plusieurs fois expliqué, des quelques 100 000 œuvres que possédait naguère la reine comme bien privé, susceptible de ventes ou de dons. Elizabeth II en a fait une fondation, au patrimoine inaliénable. Mais pas immobile pour autant. La preuve! Elle ne cesse de s’enrichir dans deux directions. La première consiste à récupérer des œuvres sorties pour une raison ou une autre des possessions royales. La seconde à inclure les images manquant à l’arbre généalogique familial. Le portrait de Mrs Fitzherbert en fait partie. Je vais vous raconter pourquoi. Vous verrez que les actuels scandales sexuels entourant le prince Andrew et les caprices de Meghan & Harry restent du pipi de minet à côté.

Deux fois veuve

Maria Anne Smythe était née en 1756. Excellente famille, mais sans plus. Son premier mari avait eu la mauvaise idée de mourir d’une chute de cheval trois mois après les noces, sans avoir eu le temps de refaire son testament. La veuve demeurait sans argent. Elle épousa du coup au plus vite Mr Fitzherbert, qui devait lui aussi partir bien vite pour un monde meilleur. Mais là, les choses avaient été faites dans les règles. Maria y gagnait 1000 livres de rentes, ce qui était coquet à l’époque, plus une belle maison dans un beau quartier de Londres. De quoi se lancer dans une vie mondaine. C’est donc à l’opéra qu’elle rencontra le Prince de Galles en 1784. Elle était attirante, intelligente, cultivée, spirituelle. Bref, c’est lui et non elle qui sembla impressionné. Il avait 22 ans. Elle 28.

Caroline de Brunswick par Sir Thomas Lawrence, qui se vit accusé d'être un de ses amants. Le portrait ne fait pas partie de l'exposition. Photo DR.

La faire céder ne fut pas facile. Il fallait d’abord l’épouser. La chose se fit, en secret bien entendu. Il fait dire que la dame avait tout de même les défauts d’être roturière, deux fois veuve et surtout catholique. L’union ne serait donc pas valable. Ou le prince héritier devrait renoncer au trône, ce qui n’était pas dans ses intentions. Par un neveu de son premier mari, promu cardinal, Mrs Fitzherbert se faisait cependant fort de voir le mariage reconnu parle pape. Le couple s’installa à Carlton House, dont la dame devint en quelque sorte la maîtresse de maison. Cela ne pouvait pas durer toujours. Il fallait, tant pour le roi que pour le Parlement, à George une épouse princière susceptible de lui donner un héritier mâle ou femelle. L’Angleterre avait déjà connu plusieurs reines, dont une certaine Elizabeth.

Union officielle catastrophique

Le choix tomba en 1795 sur sa cousine Caroline de Brunswick, avec promesse d’effacer les 600 000 livres (des dizaines de millions actuels) de dettes du prince. Ce fut un coup de foudre à l’envers. Il la détesta immédiatement, tandis qu’elle le haïssait à la seconde. Ils arrivèrent à fabriquer une fille (qui mourra jeune), puis se séparèrent. George reprit sa vie extravagante. Caroline n’était pas blanche comme neige non plus. Et le Prince de Galles se remit en ménage avec Mrs Fitzherbert. Ils restèrent ensemble au moins jusqu’en 1811. L’héritier du trône se tourna alors vers des chairs plus fraîches. Il y eut des aigreurs. Maria déménagea à Brighton dans une jolie demeure qui sert aujourd’hui de YMCA. Elle avait cependant soigneusement conservé l’acte du mariage de 1785.

Caroline, George et Mrs Fitzherbert. Caricature d'époque. Elle ne figure pas dans l'exposition. Photo DR.

George avait essayé une première fois de se débarrasser de Caroline en 1805. La princesse de Galles se vit accusée d’adultère devant le Parlement, avec un cortège de faux témoins et de documents sortis de Dieu sait trop quelle poubelle. Echec. Devenu roi en 1820, l’époux revint à la charge avec les mêmes procédés. Le scandale devenait gigantesque, mais c’est Caroline qui emporta le morceau. Rien de probant. George voulut se venger. Il exclut la reine du couronnement à Westminster en 1821. Caroline vint quand même. Elle tenta trois fois de s’introduire de force dans l’église et se vit trois fois repoussée par des baïonnettes. Elle en mourut de dépit. On parla bien sûr d’empoisonnement. Son cortège funéraire se vit interdit de traversée de la capitale. Mais elle avait ses supporters, alors qu’il était haï. Il y eut donc une manifestation, une fusillade et deux morts.

Une tradition familiale

Mrs Fitzherbert était alors loin de tout cela, s’occupant de l’éducation d’une fille adoptive. Mais à la mort de George IV en 1830. on découvrit ses dernières volontés, plus les lettres de Maria dont la dernière, toute récente, sous son oreiller. Le défunt avait notamment le voeu d’être enterré avec, au cou, un portrait miniature de sa dame. Le duc de Wellington, exécuteur testamentaire, s’assura que cela fut bien fait. Le nouveau roi, William IV, proposa alors à Maria un titre de duchesse, qu’elle refusa. Le nom de Fitzherbert, qu’elle avait toujours (enfin presque toujours) porté, lui allait très bien. La réponse dénote une certaine classe. Elle devait mourir en 1837, comme William IV, du reste. L’année de l’accession de Victoria.

Avouez, après unetelle histoire qu’on peut trouver une continuité à l’histoire anglaise, côté coulisses. Edward VII, le fils de Victoria, devait ainsi se partager entre son épouse Alexandra de Danemark (avec laquelle il s’entendait plutôt bien) et Mrs Keppel (1). Et Mrs Keppel est l’arrière grand-mère de Camilla Parker-Bowles. L’une des pointes du plus célèbre triangle amoureux des années 1990 avec Diana et Charles. L’actuelle duchesse de Cornouailles (et princesse de Galles) a du coup comme grand tante une autre fille de Mrs Keppel. J’ai nommé Violet Trefusis, la grande écrivaine lesbienne et féministe des années 1920. Le monde est vraiment petit quand on reste dans le beau monde!

(1) Plus la moité des bordels parisiens, Edward ayant ses habitudes en France.

P.S. Je n'allais pas vous raconter en plus pour la nième fois l'histoire du duc et de la duchesse de Windsor, qui est tout à fait dans la même veine.

Pratique

«George IV, Art & Spectacle», Queen’s Gallery, Buckingham Palace, Londres, jusqu’au 3 mai. Le lieu semble être ouvert en dépit de l’épidémie. Tél.0044 034 303 123 730, site www.rct.uk Tous les jours de 10h à 17h30.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."