Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Quand les artistes inventent des écritures. "Scrivere Disegnando" séduit à Genève

Le Centre d'art contemporain se penche sur les graphomanes et les créateurs d'alphabets. Une exposition passionnante qui fait la part belle aux créations brutes.

Deux pages du "Don Quichotte" réalisé à la main par Reinhold Metz.

Crédits: Reinhold Metz, Centre d'art contemporain, Genève 2020.

D’un mouvement de la main (en général la droite), accompagné d’un petit geste du poignet, l’être humain trace des signes depuis la nuit des temps. Il peut s’agir d’un pur dessin. Il y a également la possibilité d’une annotation scripturale. Et pourquoi pas les deux en même temps? Voilà, très simplifié, le propos de «Scrivere Disegnando», au Centre d’Art contemporain de Genève (CAC). Une exposition portant non pas sur l’écriture au singulier, mais sur les écritures singulières. Depuis le Moyen Age au moins (une vitrine contient un texte d’Hildegarde de Bingen remontant au XIIe siècle), des hommes et des femmes éprouvent le besoin d’utiliser une graphie qui leur soit propre. Quitte à l’inventer. La chose n’est pas réservée à ceux et à celles qu’on appelle depuis les années 1950 des artistes bruts. Il existe aussi des créations cultivées. Elles vont de Thomas More au XVIe siècle à Alighero Boetti, mort à Rome en 1994.

Andrea Bellini, directeur du CAC, et Sarah Lombardi se sont lancés dans la quête d’œuvres dans lesquelles les écrivains ont fait preuve d’invention graphique. Ils les ont réunies sur les trois étages que l’institution occupe au BAC, ou Bâtiment d’art contemporain. Aucune chronologie. Aucune vraie typologie. Les dizaines de pièces présentées, dont nombre proviennent des Collections de l’art brut de Lausanne, se voient regroupées par affinités esthétiques. Les deux auteurs de l’exposition ont ainsi créé, puis développé, un joyeux fourre-tout plein de chausse-trapes. Comment dire du premier regard où se situe la création de gens souvent incultes et quelles pièces participent des beaux-arts les plus officiels? De quand datent les dessins présentés? Autre mystère... Le début du XXe siècle voisine et cousine sans cesse avec aujourd’hui. Une chose qui doit ravir Michel Thévoz, premier conservateur du musée vaudois créé à partir de l’ensemble d’œuvres formé par Jean Dubuffet. Pour cet incorrigible iconoclaste, les artistes patentés copient depuis longtemps ceux ayant pour eux leur «neuve invention».

Débuts spirites

Tout commence au second étage par la rencontre à Genève de Théodore Flournoy, une sommité de la psychiatrie balbutiante, et de Catherine Elise Müller, dite Hélène Smith, médium. Nous sommes dans les années 1890. Le spiritisme bat alors sont plein. Les tables n’en finissent plus de tourner. Le scientifique se laisse fasciner par cette sorte de pythie communiquant avec d’autres mondes. C’est l’ancrage local d’une exposition qui va traverser de nombreux pays européens, avec une nette préférence pour l’Italie. Le public (mot un peu majestueux pour désigner l’unique visiteur que j’étais lors de mon passage) se retrouve ainsi à l’entrée devant un mur aussi noir que les tableaux des écoles de jadis. A heures fixes, le robot Hugo y trace des signes, incompréhensibles du profane. Il est programmé par Jürg Lehni à partir des mots sortis des transes d’Hélène Smith. Une inventrice de langues et de nouveaux alphabets comme il y en a peu eu. Le catalogue se penche du reste longuement sur l’irrationnel féminin, supposé trancher sur la volonté rationnelle masculine.

Le mur de Dadamaino. Photo Dadamaino, Le Courrier.

A partir de là, le visiteur déambule parmi les œuvres présentées de manière très muséale. Comme souvent chez Andrea Bellini, l’accrochage et l’éclairage se font esthètes. Il y a en plus les charme des pavés de bois du sol. L’harmonie de l’ensemble se ressent d’autant mieux qu’il a fallu boucher les fenêtres. Les lumières vives auraient endommagé les fragiles papiers. Il y a là aussi bien des classiques de l’art brut que des créations récentes, voire du jour (comme pour les œufs). Celles de Steffani Jemison datent de 2019. Celles, tridimensionnelles, signées Michael Dean de 2020. Des ponts se voient ainsi tendus. Les pattes de mouche de Nicholas Blinko renvoient aux micro-écritures de l’écrivain Robert Walser. Les pages suspendues de «I Fatti della vita» de Dadamaino, accrochées au mur en feuilles volantes, viennent rappeler les grands dessins d’Adolf Wölfli suspendus un peu plus loin par des filins au plafond.

Brut et raffiné

Quelques œuvres sortent du lot, ne serait-ce que par leur taille. Je pense à l’énorme «Piccolo Sistema» de Gianfranco Baruchello. Une installation comprenant des meubles, des dessins bien sûr mais aussi des vidéos. J’ajoute les négatifs éclairés par l’arrière dans leur caisson vitrée de Susan Hiller, qui les a complété d’un film assez troublant. Plus les pages du manuscrit enluminé dans une langue inconnue de Luigi Serafini. Une œuvre d’un extrême raffinement. Il y a aussi bien place ici pour le brut de coffrage que pour le travail d’un bénédictin laïc. La part du «scrivere», qui suppose une certaine vitesse dans l’action, cède parfois le pas au «disegnando», avec ce que se dernier peut supposer de méticulosité.

Le catalogue devrait sortir ces jours. Trois cent pages. Dans les extraits que j’ai parcourus, j’ai trouvé beaucoup de citations savantes. Roland Barthes se voit régulièrement convié, tout comme Georg Wilhelm Friedrich Hegel ou André Breton. Ces références tirent l’exposition du côté du savant au détriment du primitif. Elles tendent également à assommer le lecteur à tous les sens du terme. Le réel plaisir que donne le parcours sur trois étages disparaît au profit d’une intellectualité de premiers de classe. «Scrivere Disegnando» mérite en effet de se voir longuement regardé et admiré sans arrières-pensées. Il y a le produit du travail des commissaires pour réunir tout cela. Et la beauté insolite de bien des œuvres signées par quantité d’artistes. Le tandem en charge a de plus l’humilité de dire que la plupart des noms retenus auraient pu se voir remplacés par d’autres. Le sujet se révèle en effet immense. Henri Michaux, Cy Twombly, Wassili Kandinsky ou Willi Baumeister, ce sont aussi bien des écritures que des peintures. Des signes, si vous préférez.

Pratique

«Scrivere Disegnando, Quand la langue cherche son autre», Centre d’art contemporain, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, prolongé jusqu’au 23 août. Tél. 022 329 18 42, site www.centre.ch Ouvert pour le moment les samedis et dimanches de 11h à 18 heures.

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