Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Quand l'Antikenmuseum de Bâle se montre "Tierisch", autrement dit "bestial". Une réussite

L'Antiquité classique a bien sûr observé les animaux. Mais elle a surtout inventé des monstres à tête humaine, des centaures aux sirènes. Une exposition spectaculaire.

L'affiche de "Tierisch".

Crédits: Antikenmuseum, Bâle 2021.

Si l’on devait dresser le bestiaire de l’Antiquité classique, on aboutirait à un drôle de jardin zoologique. Il y aurait bien sûr là des animaux tout à fait normaux comme le cheval, le chien, le lion, le taureau, l’hippopotame, ou plus prosaïquement, les oiseaux de basse-cour. Mais on y trouverait, comme dans l’Egypte pharaonique, toutes sortes d’hybrides et de mutants. Une notion que l’on a perdu dans le monde chrétien, même si le Moyen Age est resté peuplé de monstres largement imaginaires. Il faut aujourd’hui être un savant fou (ils le sont hélas un peu tous!) pour imaginer des humains à pattes de fauves ou des bébés à têtes de tigre…

Du côté des sphinx. Photo Basellive.

C’est à ce monde à la fois sérieux et fantastique que nous convie depuis quelques jours l’Antikenmuseum de Bâle dans sa grande salle du sous-sol. Le visiteur retrouvera ainsi à la fois le plus réaliste et le plus débridé. Les harpies, les gorgones, les chimères, les sirènes, les hippogriffes ou les sphinx représentent selon moi la face cachée du rationalisme grec et romain. Ils en sont le résidu totémique. Le côté nocturne. Le cauchemar éveillé. Car je suppose que vous l’avez remarqué. Ces fantaisies de la nature, ces bêtes à tête humaine (1) se révèlent dans l’ensemble redoutables. Il n’y a que les centaures, au corps de cheval (ou de jument), pour se montrer véritablement ambivalents. Il en existe des gentils et des méchants. Des sobres et des avinés. En fait, ces demi-animaux se révèlent étrangement proches de l’humain, en dépit des apparences.

Extraits de films et de jeux vidéo

Pour aboutir à l’actuelle exposition, d’une taille très raisonnable, le musée dirigé par Andrea Bignasca a choisi le spectaculaire. L’ensemble se voit sur-décoré par Trinidad Moreno, au nom admirable. Il y a un peu trop de tout, des gravures agrandies collées sur les vitrines aux extraits de films récents et de jeux vidéo. Le résultat parvient cependant à magnifier, et non à éclipser, les objets sélectionnés par le conservateur François Gorgerat dans les vitrines et les réserves du musée. Il faut dire que ce dernier dispose, par propriété ou par dépôts, d’ensembles remarquables. Tout commence du reste fort bien, dès l’entrée, avec la série de vases grecs de style corinthien (VIIe-VIe siècles avant Jésus-Christ) d’un goût orientalisant. Il y a là, par couches successives, des processions de lions, de chèvres sauvages et de panthères. Nos amis et nos ennemis les animaux…

Le décor de gravures agrandies. Photo Basellive.

Le parcours sinueux à travers cloisons, vitrines et écrans procède par thèmes. Le visiteur tient en mains le petit catalogue (120 pages, tout de même!), qui lui est offert avec le billet. Il peut ainsi suivre une progression thématique. Elle part de la question très actuelle de nos rapports quotidiens avec les «frères inférieurs» de saint François d’Assise pour aboutir aux combats menés contre tout ce qui peut nous apparaître sauvage. Une idée elle aussi très présente en 2021, alors qu’on se demande ce qui eut encore bien subsister d’originel sur une Terre presque entièrement remodelée par l’homme (et la femme). Le parcours se révèle très coloré. J’ai ainsi vu des murs violets troués par des caissons vitrés orange. Un effet audacieux. Il y a aussi du noir et vert pétard pour abriter un films de synthèse sur les paradis définitivement perdus réalisés avec beaucoup d’effets de brouillard pour gommer les effets virtuels…

Un état de crise

Très réussie, la manifestation rappelle que l’Antikenmuseum détient un riche patrimoine, largement dû aux legs et dons de vieilles collections locales de type humaniste. Elle ne dissimule cependant pas à mes yeux que l’institution vit des moment critiques. A part la salle du rez-de-chaussée et les sous-sols (2), le bâtiment reste aujourd’hui vide d’objets aux étages. Il faut dire que la construction, ou plutôt le creusement d’un immense parking contre les substructures de ses façades, n’arrange rien. Il y a maintenant des années que le chantier dure, et ce au moment où la présence d’automobiles dans les villes interpelle. Il faut souhaiter au musée, comme à tous les malades, un prompt rétablissement. Il le mérite. Unique en Suisse, où l’archéologie tient finalement peu de place, l’Antikenmuseum a pleinement son rôle à jouer dans le chorus des musées bâlois. Il leur apporte ce qui devient rare, en notre époque de tout-contemporain, un peu de diversité. Culturelle, en plus! Qui dit mieux?

(1) Il y a «a contrario» le Minotaure, né des amours coupables de Pasiphaé et d’un taureau blanc hyper sexy envoyé par Poséidon. Lui a une tête à faire peur à tous les toreros…
(2) Je vous ai parlé il y a quelques mois des nouvelles salles égyptiennes en sous-sol, plutôt réussies.

Pratique

«Tierisch» (ce qui signifie «bestial»), Antikenmuseum und Sammlung Ludwig, 5,Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu’au 19 juin 2022. Tél. 061 201 12 12, site www.antikenmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 17h. Entrée latérale à trouver derrière les éléments du chantier. Une autre exposition, que je n’ai pas encore vue, se tient jusqu’au 20 novembre au Museum der Kulturen, non loin de là. Tournée vers les autres continents, elle s’appelle également «Tierisch».

La publicité pour le Museum der Kulturen. Photo Museum der Kulturen.

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