Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Quand la Suisse regardait ailleurs au XVIIIe siècle. Lausanne présente "Exotic?"

L'équipe dirigée par Noémie Etienne a travaillé à partir des objets lointains arrivés dans les collections publiques du pays avant 1815. Une exposition réussie au Palais de Rumine.

La salle d'introduction, avec son pêle-mêle d'objets et d'animaux empaillés.

Crédits: Lionel Henriod, Palais de Rumine, Lausanne 2020.

On en parlait depuis longtemps. La chose a fini par se matérialiser. Le Palais de Rumine accueille aujourd’hui à Lausanne les amateurs d’histoire au singulier, comme d’histoires en pluriel. Toutes se placent sous le signe de l’exotisme. Une notion ayant mauvaise presse, comme presque tout de nos jours. Que voulez-vous? Les époques anciennes devraient obligatoirement répondre aux critères moraux actuels. Il suffit pourtant de s’entendre sur le mot «Exotic» et l’époque envisagée! Et il s’agit ici de «Regarder l’ailleurs en Suisse au siècle des Lumières». Autrement dit d’analyser le rapport des gens d’Ancien Régime avec les contrées lointaines, que peu de voyageurs voyaient de leurs yeux à l’époque. Seuls les marchands et quelques scientifiques prenaient alors le bateau. Plus les trafiquants d’esclaves. Ils bénéficieront jusqu’à la fin du XVIIIe siècle de l’approbation générale, hélas!

L'affiche de l'exposition. Photo DR.

Il y avait plusieurs manières d’empoigner le sujet. L’équipe composée par Noémie Etienne, avec comme coéquipiers Claire Brizon, Chonja Lee et Etienne Wismer, a choisi de partir du concret. Son travail comportait bien sûr l’étude des documents. Mais les objets supposés finir dans les anciennes salles du Musée cantonal des beaux-arts devaient tous se trouver en Suisse avant 1815, considéré comme une date butoir. C’est l’année où naît la Suisse moderne. Autant dire qu’il s’agissait d’explorer les musées en tous genres et les bibliothèques anciennes. C’est souvent par ces dernières que tout a commencé. Les citoyens de Bâle ou de Berne complétaient un cabinet de curiosités hétéroclite. Comme chez les princes de la Renaissance, en plus modeste, il y avait des «naturalia» parmi les «articificiala» faits de mains d’hommes (et de femmes). Leur valeur a souvent changé à nos yeux depuis les années 1700. Le cabinet japonais offert à la Bibliothèque de Genève en 1707 constitue aujourd’hui une œuvre d’art. L’outarde barbue empaillée en 1785 reste une bizarrerie zoologique à Lausanne, ce genre de gros oiseaux volant normalement dans les steppes eurasiennes. Notons que l’équipe d’«Exotic?» s’est limitée aux collections publiques.

Donner à voir et à réfléchir

Le résultat devait faire sens dans les salles gigantesques du Palais de Rumine. C’était la difficulté à laquelle s’attaquaient à la fois le quatuor en charge et l’équipe des décorateurs. Il fallait en même temps donner beaucoup à voir, avec ce que cela suppose de chaos (quel rapport entre un énorme crocodile donné à Saint-Gall en 1623 et la boîte à jeux en laque à ses initiales commandée au Japon par le peintre Jean-Etienne Liotard?) et montrer le goût de la classification du siècle de Buffon et de Linné. Ce bric-à-brac savant, aux antipodes de l’aspect clinique des musées actuels, devait en plus créer un choc esthétique. L’exposition peut ainsi débuter avec une accumulation d’objets sans étiquettes proposés sur un grand plateau rond, les murs demeurant réservés à des fragments de miroir. On se savait pas grand-chose il y a trois cent ans de ce qui venait de loin. Je me souviens qu’au moment où le MEG genevois a rouvert, fin 2014, certains des objets les plus anciens du fonds ont ainsi vu leur provenance changer de continent à la lumière de nos connaissances actuelles…

"Jeux de nègres". On devine déjà le gros cartel expliquant à quel point le mot est abominable ,alors que le grand poète africain Léopold Senghor l'utilisait encore couramment dans les années 1960. Un signe de plus de l'influence américaine. Photo DR.

Très réussie, avec trois salles offrant quelque 150 objets et une quatrième (avec des personnages et un ananas géant découpés) servant d’espace de médiation, cette aventure esthétique ne devait cependant pas faire oublier le fond du sujet. Et cela même s’il n’est pas interdit de simplement se promener en passant d’une vitrine à l’autre. Derrière «Exotic?» se cachent ainsi beaucoup d’intentions. Les quatre commissaires se situent dans la mouvance culpabilisante. L’Europe, dont faisait partie la Suisse avec son magma de cantons, d’évêchés, de villes libres ou de baillages (1), ne s’est pas bien conduit avec les autres continents. Il n’y a pas que le seul problème, devenu lancinant, de l’esclavage (toujours présenté comme s’il s’agissait d’une spécialité occidentale!). Il existe aussi le regard, qui a alors réifié afin de mieux phagocyter. Il a établi une hiérarchie correspondant aux normes du temps. L’Asie se situe presque tout en haut, avec une Chine elle aussi friande d’exotisme. L’Afrique stagne en bas, même si ce bas descendra encore d’un cran avec la découverte des aborigènes australiens vers 1770. Il faudra attendre les débuts du XXe siècle pour qu’un fétiche congolais ou une pagaie hawaïenne quitte le domaine de l’ethnographie (un mot aujourd’hui maudit) pour accéder à celui des beaux-arts.

Tensions actuelles

Il en résulte en nos prémices du XXIe siècle des tensions qui vont s’envenimant jusqu'à l'hystérie communautaire. Pas avec l’Asie, qui a surmonté le choc colonial pour devenir les continents des «dragons» économiques. Mais avec l’Afrique. La Chine n'aime pas rappeler que ses «coolies» ont construit dans des conditions affreuses une bonne partie du réseau ferroviaire aux Etats-Unis. Logique! Maintenant, elle domine la Planète avec ses industries. Les communautés africaines de la diaspora demeurent en revanche loin d’une possibilité de résilience. Ce sont elles qui pâtissent des racismes. Il existe ainsi un Black Lives Matter et pas de Yellow Livres Matter! Noémie Etienne, Claire Brizon, Chonja Lee et Etienne Wismer ont invités quelques artistes contemporains à s’exprimer. Une hôte a du coup choisi le «Black Face» comme sujet de vidéo. Il lui donne aujourd’hui l’impression d’un crime abominable, alors qu’il pourrait aussi s’agir d’une appropriation culturelle (presque) comme les autres.

Le Mont-Blanc par Pierre-Louis De la Rive, 1802. Photo Yves Siza, MAH, Genève 2020.

La situation peut se retourner, en tout cas dans une exposition! Une section se voit ainsi consacrée à la Suisse vue comme l’un des grands exotismes des Lumières. Rousseau y est pour quelque chose. Il a donné comme idéal à ses lecteurs (qui étaient souvent des lectrices) la rusticité et la frugalité. Il s’est du coup créé une mythologie alpine. Plus le voyageur montait, plus il accédait à la pureté originelle. D’où la présence d’un grand Mont-Blanc peint par le Genevois de La Rive. Un artiste né dans une cité qui se sentait alors peu en commun avec des régions montagneuses supposées sauvages, dont elle ne comprenait même pas la langue. Après les chinoiseries et les turqueries, c’est donc la simplicité helvète qui est devenue l’ailleurs suprême pour les gens les plus fortunés. Marie-Antoinette au Hameau de Trianon en constitue la plus célèbre «fashion victim».

Objets à découvrir

Voilà. Il y aurait bien davantage à dire. A citer. A voir, et donc à revoir. Le quatuor et les décorateurs ont réussi leur coup. Le discours s’est fondu dans l’accumulation d’objets, dont nombre n’avaient pas dû revoir la lumière (pas celle des philosophes, mais une électricité tamisée!) depuis longtemps. C’est une des bonnes surprises de la rentrée, une année où voyager devient difficile. Comme cela peut se révéler bon d’être «Exotic?» chez soi!

Un espace se voit réservée à l'indiennerie et aux papiers peints panoramiques montrant une Suisse idéale. Photo Lionel Henriod, Palais de Rumine, Lausanne 2020.

(1) Intéressant les baillages suisses, même si je sors ici du champ d’«Exotic?»! Ces territoires possédés par un, ou par plusieurs des treize cantons constituaient des colonies locales. Le Pays de Vaud, possédé par les Bernois de 1736 à 1798, répond ainsi à tous les critiques. Gouverneurs externes. Religion imposée. Langue du conquérant différente. Et j’en passe...

Pratique

«Exotic?», Palais de Rumine, 6, place de la Riponne, Lausanne, jusqu’au 28 février 2021. Tél. 021 36 33 10, site www.palaisderumine.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Pas de réservation obligatoire. Gratuit jusqu’au 27 septembre.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."