Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Quand la carte ferroviaire décide du choix des expositions à voir en France profonde

Maîtrise de la billetterie sur Internet, complication des tarifs, suppressions de petites lignes et centralisation finissent par dicter les envies en matière de voyages.

La plus belle gare de France, selon un récent concours. Le TGV le plus rapide. L'antenne de Pompidou à côté. Metz est devenue la destination facile par excellence.

Crédits: Tourisme Lorraine

Je devais aller à Besançon, qui n'est pas au bout du monde. Le Musée des beaux-arts et d'archéologie y a rouvert ses portes cet hiver après d'interminables travaux. Rien de plus simple, apparemment. C'était compter sans l'actuel système ferroviaire français. Peu de communications. Aucune directe, cela va de soi, avec un réseau en étoile centré sur Paris. La pire liaison supposait de passer par Aix-les-Bains et de remonter par Bourg-en-Bresse en empruntant deux trains et un bus. Un trajet de passé six heures. Y aller depuis Paris m'arrêtait à Besançon TGV, d'où une navette assez rare me menait à Besançon-Viotte, qui ne se situe bien entendu pas au centre ville. Bref, j'ai renoncé. Idem pour Montargis. Le Musée Girodet y est aussi sorti de réfection. Peu de TER. Surtout des RER. Mais comment prendre un billet RER depuis Genève, quand on reste un infirme de la débrouillardise informatique?

Ces deux anecdotes illustrent une modification des données de base. Hors des trains à grande vitesse, plus de salut! On parle beaucoup, à propos de nos voisins, d'un pays à deux vitesses. La SNCF aura réussi la prouesse de prouver sa réalité au propre comme au figuré. Metz, en Lorraine, se situait jadis au diable vauvert de la capitale. Un train y roule aujourd'hui à passé 300 kilomètres heure en quatre-vingts minutes. C'est devenu une destination pour la journée. L'antenne de Pompidou se situe en plus à quelques encablures de la fabuleuse gare néo-romane voulue vers 1900 par l'empereur Guillaume II (1). En revanche, aller d'Arles à Aix-en-Provence suppose de remonter jusqu'à Valence, voire Lyon. Et mieux vaut éviter, pour Aix comme pour Valence, de se retrouver perdu dans leurs gares TGV en pleine cambrousse. Vous allez ensuite perdre un temps fou, et ce dans les deux sens. Il existe heureusement un autobus, privé, entre Arles et Aix. Mais attention! La dernière fois que je l'ai emprunté, il avait changé de lieu de stationnement et son chauffeur n'acceptait d'être payé que sans avoir à rendre de la monnaie. Une chose devenue rare, apparemment, que l'argent liquide!

La jungle de l'automatisation

Cela dit, prendre un billet à un vrai guichet abritant un employé en chair et en os devient toujours plus problématique à force de suppressions. C'était déjà le cas en Grande-Bretagne, où il faut déjà depuis longtemps se battre pour se trouver un chemin en jonglant entre trois compagnies privées. Cela devient celui des Pays-Bas, qui ont tout automatisé. C'est toujours davantage celui de la France, qui ferme parallèlement ses bureaux d'information. Il n'y en a plus un seul à Paris, gare du Nord, là où débarquent les Hollandais, les Belges, les Allemands et les Anglais. On y pousse officiellement les clients potentiels à utiliser "les renseignements trouvables sur Internet". Pour cela, il faudrait au moins un système simple. On ne peut pas dire que ce soit le fort de la SNCF, où tout n'est que tarification diversifiée et exceptions multiples. Le tout saupoudré de grèves, annoncées au non. Rail-Sud fait ainsi très fort l'été dans la suppression de trains.

Vous me direz que votre ordinateur peut tout suppléer. Je dirai oui, pour ce qui est des TGV. Au-delà commence l'ère (ou l'aire) des incertitudes. Comment passer sans trop de mal du point A au point B? Jusqu'au 15 décembre de l'année dernière, il existait bien une boutique SNCF à Genève, souvent bondée. Elle a été supprimée, comme beaucoup de points de vente parisiens. En principe pour des raisons de budget. Là aussi, on pousse le public vers le virtuel. Ou l'abandon. Arrive toujours le moment où l'usager finit par se demander si le jeu en vaut la chandelle. Ai-je vraiment envie dans mon cas de voir telle ou telle exposition? Il surgit par ailleurs de réelles impossibilités. La France n'en finit plus de fermer des petites lignes. J'ai récemment lu que 540 kilomètres de rails déficitaires (et mal entretenus, voire même dangereux à ce que révèlent certaines enquêtes) risquaient encore de passer à la trappe, ainsi qu'une cinquantaine de gares. Bus ou covoiturages les remplaceraient. Bonjour le tourisme!

Euro-incompatibilités

Le tout se voit bien sûr présenté avec cet extraordinaire sentiment de supériorité des élites françaises comme un progrès. Il y a le même océan de prétentions que pour le super métro parisien promis pour les Jeux olympiques de 2024. En attendant, la RATP ressemble souvent à une poubelle, avec ses stations semi éventrées où aucun ouvrier ne semble jamais travailler. A côté, le «tube» londonien (très cher, il est vrai, et sans guichets avec employés) ou le métro milanais (bon marché) font vraiment très chic. Et puis il y a les incohérences! La France soumet depuis quelques mois les entrées sur les quais de gare de chemin de fer  à des codes sur les billets, alors que les Italiens ont un employé pour accomplir le même travail. Et bien j'ai découvert que les billets imprudemment acquis par mes soins auprès des CFF (2) avaient bien le fameux code inscrit, mais qu'il n'était pas euro-compatible! Autant dire que la porte ne s'ouvre pas sans intervention humaine. Sauf pour le Paris-Genève, après des semaines de protestations des usagers.

Ce que je vous raconte là peut sembler incongru dans une chronique vouée aux beaux-arts. En fait, pas tant que ça. Si on a renoncé comme moi aux avions à cause des délais d'embarquement et de l'éloignement toujours plus grands des aéroports par rapport aux villes d'arrivée (et je ne parle pas de l'écologie), il ne reste que le train. Je ne conduis pas. Et du reste que faire d'une voiture à l'arrivée? Ce sont donc les réseaux ferroviaires qui dictent bien ce que je verrai, ou ce que je ne verrai pas. Quelles sont les villes «simples» et les autres. Les éliminées, par conséquent. En Italie, où le réseau reste dense, ce sont les présences sur les grandes lignes. Milan, Brescia, Vérone demeurent faciles d'accès. C'est sur la ligne Genève-Venise. Mantoue se révèle plus compliquée, comme Bergame. Trente exige vraiment un gros effort. Il faut une exposition exceptionnelle pour m'y rendre. Mais là au moins, il y a des guichets, des informations et même des billetteries volantes sur les quais. Cinq sur ceux de Milan. Merci les privés! Vivement des privés en France! Merci Italtreno, la firme aujourd'hui contrôlé par des Américains!

Limitations volontaires

La cartographie du possible se dessine et se modifie ainsi sans cesse. L'intérêt d'une manifestation se subordonne à un certain confort et une rapidité de voyage certaine. Je  me montre plus exigeant pour le Louvre de Lens, à cause du TGV rare et de la marche en rase campagne, que pour Pompidou-Metz. Aux Pays-Bas, je me contente désormais d'Amsterdam. En Grande-Bretagne, je ne sors plus de Londres. Finalement le système suisse, simple mais cher, possède du bon. Sauf en été, où les retards se multiplient pour cause de travaux. Chez nous, on pousse parfois jusqu'à l'absurde le goût de la perfection. Mais je suis au moins presque sûr d'arriver partout, même si c'est avec un car jaune de la poste. Comme quoi notre Poste sert encore à quelque chose, le reste de ses prestations n'étant plus ce qu'il était...

Cela dit, la France commence si ce n'est à réagir, du moins à râler. Deux heures, voire davantage, d'attente pour avoir au guichet un employé au bord de la crise de nerfs (et on le comprend!), c'est trop. Le 8 juillet, "Le Monde" publiait ainsi son enquête sur "la colère" des voyageurs, traités comme des chiens. Oh, une enquête mesurée... Il s'agissait de ne fâcher personne, dans ce pays à bout de souffle où les syndicats gardent un pouvoir sinon réel du moins symbolique. Il n'y est ainsi pas question dans les articles des grèves de l'an dernier, qui ont pourtant fini par aliéner la sympathie des Français pour leur cheminots. Ceux-ci font pourtant figure de privilégiés dans l'actuel paysage social de nos voisins. Mais pourquoi le journal s'attaquerait-il finalement aux seuls chemins de fer, alors que nos voisins d'outre Jura doivent se battre quotidiennement contre un système administratif semblant avoir associé Ubu et Kafka? Plus Orwell. Un billet de TGV ne s'obtient plus qu'en donnant son nom, son prénom, sa date de naissance, son adresse mail et son numéro de portable. Portable français, of course!

Une histoire belge pour finir

Je terminerai sur une note plus légère. Elle est belge. Je suis allé voir ce printemps les expositions de Bruxelles, dont je vous ai du reste parlé. Le billet Thalys vaut de Paris à Bruxelles-Sud. Il faut donc un second ticket pour les deux kilomètres séparant Bruxelles-Sud de Bruxelles-Central. J'ai trouvé sur place la billetterie en chantier pour "mieux vous servir", mais par la suite. Les bornes avaient été déplacées par les travaux. Le métro se révélait très indirect. J'ai fini par dénicher une guérite prévue pour les informations. L'employé m'a dit: "Il y a un train dans trois minutes. A votre place je sauterais de dedans." Ce que j'ai fait. Au retour, j'ai visé une borne à Bruxelles-Central. Un reste d'honnêteté. Paiement d'un euro et quelque possible par seule carte de crédit. Je la mets. Message: "vous avez mis votre carte trop tôt." Je la remets et j'attends quelques secondes. "Votre temps pour payer est écoulé", a cette fois dit la machine. J'ai donc sauté dans le train une seconde fois. Cela dit, je continuera à voir les expositions de Bozar et du Musée des beaux-arts.

(1) Metz a été allemande de 1870 à 1918.
(2) Les CFF ne vendent plus de billets TER que pour la région avoisinante. Grenoble mais pas Valence, par exemple. La SNCF a voulu récupérer ce domaine. Les CFF envoient du coup les acheteurs réfractaires à l'ordinateur se ravitailler à Annemasse!

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