Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Quand Cecil B. DeMille filmait la Résurrection Christ en Technicolor bichrome

En 1926-1927, le cinéaste américain s'attaquait à une colossale vie de Jésus dans une superproduction muette. Il y a là des séquences en couleurs. C'est à voir sur Youtube.

La Résurrection. Jésus ne doit pas encore être touché "Noli me tangere".

Crédits: Succession Cecil B. DeMille, DR.

Depuis que le cinéma existe, ou presque, il s’est attaqué au Nouveau Testament. Très courtes, les premières bandes proposaient une biographie-express du Christ avec des projections assurées dans les paroisses. Il existait aussi des copies de luxe, teintées au pochoir à la main. Une image après l’autre. Et il y en avait à l’époque seize par seconde! J’en ai retrouvé des traces sur Youtube, mais, comme souvent quand il s’agit de cinéma sur la Toile, avec des films pourris. Il existe pourtant là, dans une version de cinquante-trois minutes, une «Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ» très correcte produite aux USA en 1903 par la compagnie d’Edison. Elle comporte notamment d’exquis roses et jaunes apposés par des petites mains. Tout s’y joue avec de grands gestes devant des toiles peintes. Jésus ressuscite à Pâques en sortant d’une trappe, porté par un pilier supposé invisible. Les intertitres sont en néerlandais, mais je pense que vous connaissez tout de même l’histoire.

Les soldats et la Résurrection. Photogramme du film.

Je vous passe la suite. La mouture Net d’«INRI» de Robert Wiene de 1923 est immonde. Celle du «Christus» de Giulio Antomoro de 1916 ne vaut pas tripette non plus, alors que je me souviens d’en avoir admiré sur grand écran une magnifique version, teintée par virages bleus ou rouges. On y voyait clairement les quelque 2000 figurants. Je vais en effet vous parler aujourd’hui de «King of Kings» de Cecil B. DeMille. J’en ai trouvé une copie très complète sur ne Net, divisée en seize parties de dix minutes. Il faut donc visionner les fragments l’un après l’autre. Un moyen exploité par certains internautes pour échapper aux recherches des ayant-droits (celui-ci se nomme joel1Xcel). Normal! MGM ou Paramount ne veulent pas laisser échapper le moindre dollar. D’où de fréquentes disparitions sur ordre…Dépêchez-vous!

Deux millions et demi de budget

C’est en 1926 que DeMille, actif à Hollywood depuis 1914 et déjà célèbre, s’est attaqué au sujet biblique. Trois ans plus tôt, il avait triomphé avec sa première mouture de «The Ten Commands» (1). Le réalisateur avait ensuite quitté la Paramount pour devenir son propre maître, ce qu’il restera jusqu’aux débuts du parlant. Il lui fallait un financement. Le budget était évalué aux deux millions et demi dollars. Une somme énorme à l’époque. Le tournage se voyait prévu entièrement en studio, même pour les scènes d’extérieur. Le réalisateur entendait travailler sa photo, avec les «éclairages à la Rembrandt» qu’il avait développé depuis 1915 («The Cheat» comportait déjà de nombreux clairs-obscurs). La lumière utilisée se devait de suggérer le divin, notamment pour la difficile scène de la Crucifixion à la fin. Banco! Le financiers ont accepté.

Marie-Madeleine (Jacqueline Logan), avant la conversion, avec son léopard. Photo Succession Cecil B. DeMille, DR.

Le film a connu un succès colossal à partir de 1927. Il était encore montré bien plus tard par les églises, comme support de la foi. Il faut dire que la scénariste Jeannie McPherson avait pris ses précautions. Les intertitres étaient tirés de la Bible. Selon son habitude, le cinéaste s’était pourtant permis des libertés. Même dans les Evangiles apocryphes, les scènes n’existaient pas. Ou elles ont été transformées. Le film (deux heures et demie donc) commence ainsi chez Marie-Madeleine. Ce n’est plus l’humble prostituée, mais une courtisane de super luxe. Trahie par Judas qui a été son amant (une invention pure), elle part voir le Christ à travers Jérusalem dans son quadrige tiré par des zèbres offerts par le roi de Nubie. Des animaux emplumés, cela va de soi… Il y a aussi le moment où la Vierge part serrer dans ses bras la mère du Bon Larron au pied de l’autre Croix. C’est très efficace sur le plan dramatique. Mais là aussi, on est davantage chez Cecil B. DeMille que chez Marc, Luc Jean ou Matthieu. Cela d’autant plus que les ténèbres suivant le mort du Christ se transforment peu après en tremblement de terre de film-catastrophe.

Une explosion de rouges

Si je vous parle aujourd’hui de «King of Kings», c’est bien sûr en raison de la Résurrection pascale en Technicolor bichrome. Un procédé nouveau,dont DeMille avait déjà tâté pour quelques séquences de «The Ten Commands». Il y avait eu des progrès entre temps. DeMille peut ainsi livrer un grand moment de 7e Art entre l’iconographie sulpicienne et la peinture de la Renaissance. C’est tellement kitsch que cela devient génial. La couleur inventée par Herbert Kalmus donnait ses meilleurs résultats avec le rouge. Le bleu reste un peu gris. Le jaune presque inexistant. Mais il faut dire que nous voyons le film avec les yeux de 2020. Les couleurs n’étaient apparemment pas stables. Elles ont en plus un peu attaqué la pellicule.

Le Christ (H.B. Warner) mené devant Pilate (Victor Varconi). Là, on reste en noir et blanc. Photo Succession Ceci B. DeMille, DR.

La scène est restée célèbre. Citée dans les histoires (surtout techniques) du cinéma. La copie postée par joel1Xcel offre cependant une surprise. L’introduction chez Marie-Madeleine caressant son léopard devant ses riches amants est aussi en Technicolor. Des rouges jusqu’à saturation. C’est délirant. Kalmus retravaillait alors déjà son procédé pour aboutir à du trichome. Très peu utilisé vu son prix (je citerai néanmoins les excellents «The Black Pirate» et «Red Skin»), le «bi» disparaît ainsi en 1933. Le premier long métrage de fiction dans le «glorious Technicolor» date de 1935. C’est «Becky Sharp» de Rouben Mamoulian. Un film historique un peu ennuyeux, dont il existe une copie acceptable en libre accès sur Youtube postée par Cult Cinema Classics. Les réussites suivront jusqu’à la guerre avec quelques productions de luxe par an. Le «tri» restait ruineux. Souvenez-vous du «Robin Hood» de 1938 avec Errol Flynn ou de «Gone With The Wind» l’année suivante. Ça, c’était de la couleur!

Sur ce, Joyeuses Pâques!

La Cène dans le "Christus" italien de 1916. Photo DR.

(1) Il y en a sur le Net des morceaux envoyés par deux internautes. Les fragments venant de joe25Xcel (le même individu que pour «King of Kings»?) sont magnifiques. La mort du fils du pharaon constitue un grand moment de cinéma.

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