Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Quand Berthe Hodler vendait à Genève son Gustav Klimt pour 3000 francs en 1953

Le tableau ne figure pas à l'exposition du Kunsthaus de Zurich sur Hodler et Klimt. Il vaut bien trop cher à l'heure actuelle. Mais les cotes varient...

La "Judith" de Klimt (1901), qui a passé une partie de sa vie à Genève.

Crédits: Belvedere, Vienne 2021.

C’est une histoire dans l’histoire racontée au Kunsthaus, dont l’essentiel se trouve par ailleurs dans le catalogue. L’iconique «Judith» de Gustav Klimt se trouvant au Belvedere de Vienne (il en existe une autre version, très différente, à la Ca’Pesaro de Venise) a passé une bonne partie de sa vie à Genève. Elle aurait tout aussi bien pu finir sa vie chez nous (ou à Zurich) que dans la capitale autrichienne. Le hasard. Je vous raconte.

Il est possible, voire probable, que Ferdinand Hodler ait vu cette toile tout en hauteur lors de son voyage à Vienne en 1904. Enchâssée dans un cadre sculpté et doré, la scintillante "Judith" ne lui a cependant jamais appartenu, comme le raconte Monika Mayer dans le livre d’accompagnement de l’exposition «Hodler, Klimt und die Wiener Werkstätte». On le croyait jusqu'ici. C'est faux! La dame sait de quoi elle parle. C’est la spécialiste des provenances du musée viennois, qui a eu chaud aux fesses ces dernières années. Il s’agit en fait là selon elle d’une «simplification».

Au départ, un riche Viennois

L’œuvre a en effet commencé par séduire Anton Loew. Ce proche des novateurs viennois, dont un sanatorium portait le nom, s’est ainsi offert cette œuvre réalisée en1901. C’était un peu avant la XIIe exposition de la Sécession, organisée la même année. L’homme s’est acheté en même temps pour 6000 couronnes «L’élu» de Hodler. Nous restons, si j’ose dire, en famille. Loew meut en 1907. Sa veuve Sophie hérite de ses biens artistiques. Elle va du coup prêter la «Judith» au Kunsthaus de Zurich pour une exposition autrichienne prévue en 1918. La Suisse doit alors lui avoir plu. Ses tableaux sont transportés quelques mois plus tard à Genève. Il y a 234 œuvres dans le convoi. Elles se verront pourtant mises en vente chez Moos en 1920. Ferdinand Hodler était décédé à ce moment-là depuis deux ans.

Moos constitue alors à Genève une véritable institution pour ce qui est des galeries d’exposition et des ventes aux enchères. La maison tiendra du reste le coup plusieurs générations. C’est ici que Ferdinand Hodler présentait régulièrement jusqu’en 1918 ses nouvelles œuvres, dans un espace immense. Rien à voir avec les bureaux de tabac améliorés que l’on connaît aujourd’hui en Vieille Ville ou aux Bains. En 1920, Berthe Hodler assiste à la vente Loew, ou plutôt à la vente du «Dr. L.». Elle entend bien racheter «L’Elu», qui lui coûtera finalement la somme à l’époque énorme de 71 000 francs. Dans la foulée, elle mise la «Judith» pour 3750 francs. Adjugé!

Refusé par le Kunsthaus

Dans les années 1920, la toile retourne à Zurich pour se voir montrée à nouveau au Kunsthaus. Berthe la propose ensuite au musée en disant qu’elle se montrerait «généreuse sur le prix». La réponse reste cependant un non poli. Pas d’argent! Le tableau revient donc à Genève, où il va rester dans l’appartement du Grand Quai. Aucun client ne s’est en effet manifesté lors d’une vente publique où la «Judith» se voyait à nouveau proposée en 1932. Au moment du centenaire de la naissance de Hodler, en 1953, les oreilles de Karl Garzarolli-Thurnlackh (le directeur de l’Österreichische Galerie) se sont cependant mise à tinter. La veuve gardait sans doute encore chez elle cette toile qu’il convoitait en vue de la réouverture du Belvedere en 1954. L’affaire s’est ainsi conclue. Trois mille francs. Aussi important sinon plus que le «portrait d’Adele Bloch-Bauer», le tableau vaudrait aujourd’hui dans les 150 millions, vu ses origines pleinement élucidées. Fin de l’histoire. Une histoire que l'on ne peut bien entendu pas refaire...

Pour les données pratiques de l’exposition, voir l’article précédant immédiatement celui-ci dans le déroulé de cette chronique.

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