Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PULLY/"L'évidence du réel" en photo est pleine de trous et de manques

Crédits: Akiki Braine/Musée de Pully

«Des p'tits trous, des p'tits trous, encore des p'tits trous». C'était un Serge Gainsbourg pas encore momifié par l'alcool et l'auto-complaisance qui chantait cela en 1958. Sa grande époque. Il y avait alors des poinçonneurs dans tous les métros. Voilà qui donnait du travail, tout en luttant contre la resquille. 

Je ne suis cependant pas là pour vous parler des malheurs de la RATP, mais de la dernière exposition en date du Musée de Pully, Alors, allons-y. «Evidences du réel», qui a commencé le 16 février, entend montrer «la photographie face à ses lacunes». Comprenez par là qu'il manque un bout à presque toutes les œuvres réunies par Pauline Martin, commissaire extérieure prêtée par l'Elysée. Ce ne sont que découpages, détourages, grattages, déchirures et réutilisations de clichés trouvés aux Puces, ou encore plus banalement encore par terre. Pour faire chic et parce que c'est la mode, on peut parler ici d'«appropriations». Il est aussi permis de se contenter du terme «réutilisation», le matériau d'origine n'étant jamais dû à celui (ou celle) qui signe aujourd'hui l’œuvre à Pully.

Papiers vierges 

Le parcours dans cette jolie maison, dont les fenêtres donnent une vue stupéfiante sur le lac et les Alpes, commence cependant par des images entières. Quoique... Françoise et Daniel Cartier collectionnent en effet les papiers photographiques vierges produits entre 1880 et 1980. Lors d'expositions, les Suisse les exposent à la lumière. Non seulement chacun d'eux prend le jour différemment, mais les teintes évoluent au fil des semaines. C'est une matière vivante. Imprévisible. Il y a pour l'instant ici avant tout du bleu et du rose. C'est très évocateur du média, surtout si l'on sait, comme pour la suite d'«Evidences du réel» d'ailleurs, de quoi il retourne après avoir lu l'étiquette. L'exposition existe en grande partie par ses descriptifs. 

Après, les trous et les lacunes commencent pour de bon. Bill McDowell reprend des clichés des années 30 rejetés et perforés comme «killed» par la Farm Security Administration. Aliki Braine mitraille en quelque sorte son sujet. Les trous évoquent ici une chasse. Simon Roberts fait le contraire. Il ne conserve d'images d'actualités montrant des «people» que les anonymes en train de les photographier. Le public peut ensuite passer aux coups de ciseaux. Coups de ciseaux conceptuels, cela va de soi. Le Lausannois Simon Rimaz achète d'anciennes images de presse pour eBay, datant d'un temps où les journaux recadraient beaucoup. Il ne montre aux visiteurs que les parties alors coupées. Hans-Peter Feldmann, qui fait l'affiche, propose l'image la plus poétique de la manifestation. Elle représente deux fillettes, dont l'une a été minutieusement découpée afin d'être supprimée. L'autre semble du coup toucher se sa main un fantôme blanc, dont le sol a conservé l'ombre noire.

Impressions sur feuilles d'automne

Tout continue avec Miguel Rothshild qui pratique de multiples trous réguliers dans les reproductions de tableaux pointillistes, transformés du coup en passoires. Les partie manquantes deviennent des confettis au bas du cadre. Laurent Kropf masque pour sa part partiellement des images (avec des découpages géométriques) des photos trouvées aux Puces. L'Ougandaise Martina Bacigalupo a rassemblé des portraits, dont le client n'a conservé que la tête pour ses papiers d'identité. Eric Baudelaire s'intéresse aux censeurs japonais grattant les parties du sujet jugées pornographiques. Joachim Schmid a ramassé les photos que les gens déchirent et jettent sur le trottoir. Rebecca Bowring imprime la reproduction de négatifs anonymes sur des feuilles d'automne. Et je ne vous dis pas tout.

L'ensemble est très cohérent. Très construit. Très réfléchi. Très organisé aussi dans la présentation. Comme nous sommes dans un lieu se voulant tourné vers l'avenir, des étudiants du CEPV de Vevey ont été invités afin de donner un contrepoint jeune. Il s'agit d'une proposition collective sous la direction de deux plasticiens, Patrick Hari et Stefan Burger. Elle sent un peu le foutoir, en dépit des prétentions intellectuelles. Il n'y a pas grand chose à en retenir. Il serait à mon avis bon de prévoir une solide benne pour mettre tout ça au moment du décrochage.

Un livre très convenu 

La commissaire Pauline Martin s'est également fendue d'un livre servant de catalogue. «L'évidence, le vide, le réel» constitue le prototype même de la pissée universitaire du genre «vous en voulez un litre, ou deux ou trois?» Dans ce texte par ailleurs lisible (il y a dû y avoir une bonne relecture), l'auteure se livre à l'exercice habituel du cocktail de références afin de faire sérieux. Sur une «coulette» de Roland Barthes, la commissaire verse un coulis de Georges Didi-Huberman et nappe le tout avec un peu de Merleau-Ponty. Pensée personnelle? Ah oui...Y en a-t-il une, au fait? Je n'en suis pas si sûr. La bonne impression d'«Evidences du réel» s'en trouve comme diluée. Dommage!

Pratique

«Evidences du réel», Musée de Pully, 2, chemin Davel, Pully, jusqu'au 30 avril. Tél. 021 721 38 00, site www.museedepuly.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 14h à 18h. Le livre «L'évidence, le vide, la vie» de Pauline Martin a paru aux Editions Ithaque, Pages non numérotées.

Photo (Musée de Pully): L'un de clichés (ici recadré) d'Aliki Braine.

Prochaine chronique le dimanche 26 février. Arts extra-européens et ethnographie.

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