Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Projeté dans les ruines du Plaza, "The Clock" reste avant tout un événement médiatique

Le cinéma genevois va renaître grâce à une fondation privée. La présentation du chef-d'oeuvre de Christian Marclay s'adresse cependant aux "happy few".

La plus célèbre pendule du cinéma muet. Harold Lloyd dans "Safety Last", 1925.

Crédits: DR.

C’est l’événement. Mais un événement de type médiatique. Tout se passe un peu comme jadis avec Jean-Luc Godard. Le tintouin à Cannes. Une page entière pour célébrer le génie du Vaudois dans «Le Monde». L’analyse sémiotique dans des revues quintessenciées. Et puis une piteuse sortie à la rentrée de septembre dans deux ou trois petites salles parisiennes. Rien en province. C’était du reste déjà trop. La femme de ménage aurait tranquillement pu passer l’aspirateur pendant les projections. Elle n’aurait dérangé presque personne. Godard n’existait que pour les journaux et les télévisions.

La presse romande aura donc parlé des semaines à l’avance de la présentation, parfois «non-stop», de «The Clock» (2011) de Christian Marclay dans les ruines du Plaza. Un cinéma genevois remis à flots par les millions injectés par «la fondation qui ne dit pas son nom» (1). Les journalistes auront rappelé l’importance de ce très long-métrage (vingt-quatre heures), créé avec des séquences tirées de centaines de films tournés à Hollywood ou ailleurs. La notion de l’heure exacte se révèle ici essentielle. D’où la présence obsessionnelle de montres, de pendules ou de phrases dans lesquelles un personnage annonce gravement la minute qu’il est. On l’a dit. On l’a répété. Le spectateur demeure toujours en phase avec l’action. Quand le cadran projeté sur l’écran indique treize heures quinze, il est treize heures quinze dans la salle. Le public rejoint du coup, dans deux productions bien différentes dont les images se télescopent, Marlene Dietrich et Donald Sutherland.

Une progression imaginaire

«The Clock», que presque personne n’a vu en entier même si la chose se révèle moins éprouvante qu’une trilogie de Paul Claudel ou une tétralogie de Richard Wagner, se vit ainsi comme «une expérience». Le spectateur s’installe, reste un moment et s’en va. Pour revenir parfois, du reste. Il n’existe pas de progression dramatique. Du moins en apparence. Une vision attentive révèle cependant que Christian Marclay construit des histoires à partir des matériaux dénichés par ses assistants. Entre huit et neuf heures du matin, c’est ainsi la symphonie des réveils. Douloureux, comme in se doit. Que nous soyons dans le vieil Hollywood en noir et blanc, où tout se voit construit à la manière d’une liturgie, ou dans un film moderne, dont l’action doit donner l’illusion d’être improvisée, il ne peut y voir de réveil heureux dans l’univers de la fiction. Viendra toujours le moment où le ou la protagoniste, en retard, devra courir…

Le choix de gros plans fait à Londres par la Tate Modern. Photo Tate Modern, Londres 2021.

Marclay réserve aussi au spectateur attentif de fausses séquences, élaborées à partir des débris de plusieurs long-métrages. Le contre-champ ne correspond pas forcément au champ. Certains gros-plans de pendule sortent même de nulle part. La progression dramatique se voit de la sorte coupée, puis rétablie. Aux alentours de quatorze heures, la bombe devant éclater dans «Sabotage» d’Alfred Hitchcock revient ainsi de manière récurrente entre deux bouts d’histoire sans rapport. Sans rapport dramatique, bien sûr! Le réalisateur-monteur fait en effet des merveilles en collant des éléments hétérogènes. La musique ou le dialogue déborde, un peu à la manière d’un rouge à lèvres, d’une fiction à l’autre créant l’illusion du grand tout. Un tout qui va ici exploser en même temps que le paquet piégé. Cette fin provisoire amène Marclay à imaginer pour la suite de nouvelles interactions, l’imagination du public suppléant les manques.

Le petit déjeuner de Judy

D’une manière générale, les extraits restent courts, même s’ils n’ont rien du mitraillage cinématographique actuel, où les plans durent en moyenne quatre secondes. Difficile pourtant de reconnaître les acteurs allant de quelques rescapés des années 1920 à l’an 2000, avec une focalisation sur les deux dernières décennies du millénaire dernier. Il est rare que Marclay conserve un morceau entier, venant du coup reposer le spectateur. Dans les parties que j’ai visionnées, je retiendrai ainsi le petit déjeuner de Judy Garland et de Robert Walker. Un repas d’anthologie. Idéal. Hollywoodien. Bien plus beau que la réalité. Judy sort de chez le coiffeur. La table se révèle merveilleusement dressée. Il est vrai que Marclay pouvait difficilement «coupacher» dedans. Cette œuvre de Vincente Minnelli s’intitule… «The Clock».

Christian Marclay au Mamco. Photo tribune de Genève.

Avec ces coups de pouce, grâce à cette dramaturgie superposée à celle des films utilisés, le film actuel ne compte pas de temps morts. Il évite d’avoir l’air d’une accumulation de plans trouvés, où il y aurait juste une indication horaire. «The Clock» prend réellement vie. En trichant parfois un peu, comme la vie elle-même. S’il regarde attentivement chaque image, le public découvrira qu’il se fait souvent manipuler. Il ne voit pas toujours pour de bon l’heure sur les montres. De nombreux plans empruntés se révèlent détachés de tout contexte. Aucun rapport, sinon visuel, avec ce qui précède et ce qui suit. Vu le talent de prestidigitateur de Christian Marclay, personne ne le remarque pourtant dans la salle. Le cinéma reste avant tout un art de l’illusion.

Sur des canapés blancs

Encore faudrait-il qu’il y ait un public sur les canapés blancs installés à la place des anciens sièges disparus du Plaza! Et c’est là que je reviens à moins point de départ, comme un serpent se mordant la queue. La HEAD et le Mamco devaient créer l’événement, ou du moins le matérialiser. Des chicanes canalisent aujourd’hui un public limité à cinquante personnes à la fois. Or les foules se font attendre. Passe encore à quatre heures du matin! Mais j’avoue avoir été seul, absolument seul, entre huit heures et demie et dix heures moins le quart. Au moment précisément où Judy Garland et Robert Walker petit-déjeunaient. D’où l’impression, il est vrai flatteuse, que l’événement, voire le monde entier avaient été créés spécialement pour moi. Si mon ego en est ressorti grandi, alors qu’il n’en a guère besoin, la chose m’a aussi donné l’impression d’un coup d’épée dans l’eau. Du moins pour l’instant. Les Genevois ont encore trois semaines pour se rattraper. Comment dans la ville de l’horlogerie pourrait-elle bouder «The Clock»?

(1) La Fondation Wilsdorf, donc.

P.S. Je suis retourné au Plaza samedi soir pour voir les scènes de nuit, propices au drame et au noir et blanc. Quinze personnes à 21 heures. Environ quarante à 22 heures 30. Vous pouvez apparemment y aller sans risques de longues attentes.

Pratique

«The Clock», cinéma Le Plaza, 1, rue de Chantepoulet, Genève, jusqu’au 18 juillet. Tél. 022 715 49 00, site www.leplaza-cinema.ch Mercredi et jeudi de 12h à 22h, puis du vendredi à 12h au dimanche à 22h. Entrée gratuite.

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