Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PRESSE/Invitez la presse étrangère et elle parlera de votre exposition!

Crédits: Site du Hilton de Venise

Les expositions rayonnent en partie grâce aux compte-rendus journalistiques. La publicité, et maintenant les réseaux sociaux qui prennent peu à peu sa place, ne suffisent pas. Quelqu'un doit déblayer dans ce qui devient une forêt vierge. L'offre augmente de manière exponentielle, alors que la demande stagne. C'est un peu la même chose que pour les livres, où l'on pourra bientôt installer le pilon à côté de la rotative. Que choisir? Il faut bien des prescriptions. 

Tout reste simple quand la manifestation se situe dans les grandes villes ou, mieux encore, les capitales. Le ou la journaliste du coin opère sa sélection. Bien sûr, tout n'est pas parfait en ce bas monde! Il existe des pressions de la rédaction en chef, d'autres dues à des contraintes publicitaires et pas mal de copinages. Certains de ces derniers se voient d'ailleurs gros comme le nez sur la figure. Mais comment élire les expositions se déroulant ailleurs? De quelle manière signaler les plus importantes ou, ce qui serait encore mieux, les plus originales? Voilà qui pose problème, alors que les budgets se voient partout revus à la baisse, quand on ne licencie pas du personnel comme si ce dernier n'était plus que temporaire.

Retour attendu 

«Il est clair que la plupart des rédactions n'ont plus les moyens de payer des voyages», explique un attaché de presse parisien chargé de faire venir des journalistes français dans des villes étrangères. «J'organise donc des expéditions de groupe, avec l'espoir d'un retour.» La règle du jeu veut qu'il y ait un article, «ce qui devient difficile vu les restrictions de pages.» Il y a bien les sites, mais ce n'est pas la même chose. Quoique... Il faut que l'absence de Paris reste brève, «vu des horaires ramenés aujourd'hui à 32 heures, un avantage horaire ayant été consenti au moment du passage légal à 35 heures.» Un problème qui n'existe pas en Suisse, où il n'y a pas de plafond. La chose suppose parfois des marathons. Une journaliste se souvient ainsi d'avoir visité trois expositions de suite dans trois cités de Normandie, en mangeant dans le car pour ne pas retarder la course contre la montre. «Le soir, je ne savais plus ce que j'avais vu.» 

Pour qu'une exposition hors du siège rédactionnel soit «couverte», deux conditions demeurent requises. La première, c'est que le lieu d'accueil offre le déplacement, l'hôtel et la nourriture. Aucun problème pour François Pinault à Venise, qui loge somptueusement. J'ai une fois été invité au Hilton, à la Giudecca, où j'ai cru mourir de froid à cause d'une climatisation à l'américaine. Pinault est de plus sûr d'obtenir, grâce à une presse au garde-à-vous, des articles de près d'une page. Il s'agit d'une puissance. Pour les autres, il y a un sacrifice financier et moral. «Je ne me vois pas commanditant ce genre d'expédition qui me choque un peu», explique ainsi la conservatrice d'un musée romand d'arts décoratifs. D'autres pensent à l'audimat, tout en veillant aux frais. Il existe des «joint ventures». L'Hermitage de Lausanne se regroupe avec la Fondation Gianadda pour accueillir des Français. Le Musée d'art et d'histoire de Genève a tenté une expérience analogue avec la Fondation Beyeler, aux moment des deux expositions Gustave Courbet.

Les cités qui attirent

Il faut aussi pour le journal que le sujet intéresse le sacro-saint public, même si la culture peut se doubler de tourisme. «Il est toujours facile de proposer quelques chose à Londres ou à Vienne», explique un attaché de presse. Attirer à Sète ou à Evian, comme le font (ou faisaient, je ne sais plus) certains de ses collèges se montre plus ardu. «Il faut alors battre le rappel, en espérant que les gens viennent.» Notons que certaines rédactions se montrent compréhensives quand les jours sont pris par les invités sur leurs vacances. Il se crée du coup des partenariats amicaux entre attachés de presse et rédacteurs. Notons que certains journalistes vedettes, en France, manifestent des exigences. «J'ai une consœur, plutôt branchée sur le marché de l'art, qui exige qu'on lui paie partout des taxis. A la Fondation Beyeler, il y a eu un problème. Celui-ci a mis trop de temps à arriver. Elle a daigné prendre le tram. Je sais pas comment l'affaire a fini.» Le comble a été atteint par un journaliste ayant manqué son train de retour. «Il voulait que je lui rembourse son second billet», se souvient l'organisateur du voyage. 

Tout cela permet-il encore un jugement équitable à l'arrivée? Si j'étais méchant, je répondrais «parfois oui». Je connais notamment une dame du «Figaro» qui voit tant de qualités à tout et à tout le monde, et ce même à Paris, qu'elle se montrerait de toute manière courtoise. Pour les autres non, bien sûr. Il faut rester sur la liste des hôtes potentiels. Nous ne sommes plus au temps où les gens de «L'Express» avaient l'interdiction d'accepter un voyage gratuit. La rédaction payait. «C'est en principe encore le cas aux Etats-Unis, mais en principe seulement», souligne l'un de mes interlocuteurs. «C'est une réalité en Corée du Sud», explique l'une des personnes contactées. «Cela passerait pour de la corruption dans un pays qui connaît pourtant ce genre de problèmes à la tête de l'Etat. Au Japon, j'ai donc dû monter un voyage pour une multinationale du luxe où tout coûterait bon marché pour les Coréens. Un vrai casse-tête.»

L'effet boomerang 

Si certains gardent encore leur indépendance (il suffit de voir en ce moment dans la presse française les nombreux articles, plutôt incisifs, sur «L'effet boomerang» au MEG genevois), d'autres s'aplatissent donc, ou restent prudemment descriptifs. Ils se montrent «unconclusive», comme on dit dans les pays anglo-saxons. Mais ne serait-il pas possible au moins d'indiquer que le déplacement a été réglé par une ville ou un musée? «Cela l'est d'une certaine manière», m'explique une amie parisienne. «Il faut savoir décrypter. Quand vous voyez «de notre envoyé spécial», cela signifie que la rédaction n'a pas payé. Je reconnais que c'est assez ambigu.» 

Cela dit, les expéditions hors les murs sont devenues plus modestes qu'au temps où Fiat invitait à Venise ou à Turin, avec avions privés. Maintenant qu'il y a prescription, puisque la chose remonte à trois bonnes décennies, je peux vous dire que la palme dont j'aie bénéficié se situait à Bordeaux. La directrice du Musée des beaux-arts, une dame ayant l'oreille de Jacques Chaban-Delmas, maire après avoir été premier ministre, organisait des expéditions de quatre jours. Il y avait deux expositions, bien sûr, mais aussi un spectacle à l'opéra, suivi d'un dîner dans le foyer, plus deux réceptions dans des châteaux des environ. Les Rothschild ou le duc de Mouchy. Ajoutez un magnum de bordeaux, livré dans votre hôtel cinq étoiles. Je n'en ai pas moins trouvé la plupart des expositions bordelaises très mineures.

Photo (Site de l'hôtel): La terrasse du Hilton de Venise, installéà dans l'ex-Mulino Stucky sur la Giudecca. Un solide argument pour la presse.

Prochaiine chronique le samedi 24 juin. "Medusa" à Paris. Qu'est-ce au fait qu'un bijou?

 

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