Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PRANGINS/Piguet vide la Villa Aigue-Marine Empire de Molly de Balkany

Crédits: Piguet, Genève

Une Rolls bleue stationne devant la villa de Prangins. Elle est à vendre, comme le reste. Pas cher, d'ailleurs. Datée de 1970, la grosse voiture (lot 357) se voit estimée par Piguet entre 5000 et 8000 francs. C'est que tout doit partir, dans la succession Molly de Balkany! «Les enfants ont fait leurs choix», explique Bernard Piguet sur la terrasse où fleurissent les glycines, face au Léman. «Ils ont pris ce qu'ils voulaient garder.» Apparemment pas grand chose. Je veux bien qu'on ait vidé les placards dont certains se nichent derrière d'énormes miroirs au sous-sol. Mais la maison, devant laquelle la vacation se déroulera sous tente le samedi 6 mai, se révèle pleine à craquer. «Nous avons même dû rajouter des vitrines.» Elles fourmillent de bijoux ou de bibelots. 

La Villa Aigue-Marine a dû connaître des jours meilleurs. Décoré avec une profusion voulue Empire par Roger Kressmann («il a davantage suivi le goût de Molly qu'il ne lui a suggéré des modèles», précise Bernard Piguet), l'intérieur apparaît défraîchi. Certains plafonds rendent l'âme. Le grand drapé masquant celui de la véranda a pris des teintes indistinctes. Les sièges (Empire, bien sûr!) devraient se voir recouverts. Il est permis de se demander qui voudra de la copie du lit doré aux cygnes de Joséphine à Malmaison (lot 283, estimé entre 1000 et 1500 francs). Deux pièces estomaquent encore par leur goût, très impératrice revue par Hollywood. Il y a la salle d'eau, avec baignoire ovale, dans une alcôve en miroirs, posée sur un dallage en mosaïque de marbres (1). Et la chambre à manger sans fenêtres au sous-sol, où défilait l'argenterie («plusieurs centaines de kilos de vermeil»), On se croirait dans la cabine du Nautilus de Jules Verne (2)!

Une famille de promoteurs 

Mais qui était Molly de Balkany, morte octogénaire en novembre 2015? La sœur de Robert, décédé à Genève deux mois plus tôt. Je vous explique. Tous deux, nés dans l'actuelle Roumanie, sont les enfants d'Alladar Zellinger-Balkanyi. Un patronyme ayant connu depuis une amélioration cosmétique. En France depuis 1945, la famille s'occupe traditionnellement d'immobilier. En grand. A 34 ans, Robert crée ainsi une cité nouvelle, Parly II (qui aurait au départ dû s'appeler Paris II, mais la capitale a protesté) comportant des milliers d'appartements. La même année 1969, il épouse Marie-Gabrielle de Savoie, fille du dernier roi d'Italie. Un mariage tumultueux, dont les détails ont fait frétiller la presse. Il y a aura ensuite Rosny 2, Evry2 ou Vélizy2, conçus par l'architecte Claude Ballick. Les gains se révèlent colossaux. Une année, Robert de Balkany subira ainsi un petit redressement fiscal d'un milliard de francs. 

Marie, dite Molly, suit. Elle devient promoteur, ou promotrice. Le temps de faire sa pelote. La dame a d'autres cordes à son arc. «Elle parle sept langues et se passionne pour les voyages, vivant même un temps chez les Touaregs», raconte Bernard Piguet, qui l'a longtemps eue comme cliente. Elle écrit aussi des livres, sous le nom de M. Balka. Deux se verront publiés à Paris par la NRF. Molly de Balkany collectionne enfin. Sur un moins grand pied que son frère, tout de même. Robert avait garni son hôtel parisien, son château Balsan dans le sud de la France et le Palazzo Lancellotti de Rome avec des meubles et des objets anciens somptueux, vendus à Paris par Sotheby's, puis à Londres par Christie's. C'était l'un des derniers tenants du «grand goût». Le palais Louis XIV en plein XXe siècle.

Bronzes spectaculaires

La Villa Aigue-Marine ne possède pas les proportions du Palazzo Lancellotti ou de l'Hôtel de Feuquières parisien. C'est une honnête maison basse de plafond, plusieurs fois transformée. Une demeure aujourd'hui à vendre, elle aussi, à un prix non communiqué. Le décorateur Kressmann a dû jongler pour faire entrer des meubles Empire (parfois des copies de la fin du XIXe siècle), dont certains se révèlent impressionnants. Outre les commodes, les canapés ou les banquettes («il devrait y avoir des affaires à faire, tout ou presque étant vendu sans prix de réserve»), j'ai vu de spectaculaires bronzes dorés, parfois dus à Thomire, un des artisans favoris de Napoléon. J'ai noté de lui une spectaculaire lampe bouillotte, prisée entre 20 000 et 30 000 (mais attention, elle mesure 140 centimètres de haut!). Une paire de centres de table (même estimation). Et surtout une exceptionnelle pendule (entre 40 000 et 60 000). «Certains prix pourraient exploser», prévient tout de même Bernard Piguet. 

Voilà. Pour découvrir le contenu de la villa, les amateurs auront trois jours. Je préviens qu'il n'y a pas de parking. Prangins côté lac n'a rien de commun avec un supermarché. Il existe des bus. Rares. J'y suis allé à pieds depuis la gare de Nyon. Une excellente promenade roborative. 

(1) La couvercle des WC, dans une petite pièce attenante, est en forme de coquillage.
(2) Il y a, lot 464, une aiguière et son bassin en or massif. Garrard, Londres, 1963. Cinq kilos tout de même (entre 100 000 et 150 000 francs)...

Pratique

Villa Aigue-Marine, 133, route de Lausanne à Prangins, visites publiques les vendredi 28, samedi 29 et dimanche 30 avril. La vente silencieuse, avec des objets mineurs, se termine le lundi 1er mai à 19h. La vente proprement dire se déroulera le samedi 6 mai à 9h45, 14h et 19h00. Attention! Pour y participer, il faut s'inscrire auparavant. Téléphone 022 320 11 77, site www.piguet.com Piguet organisera une vente en juin. La «Chic Summer Sale» se fera en ligne du 14 au 21 juin. Exposition publique les 16 et 17 juin à l'Hôtel des Ventes de la rue Prévost-Martin à Genève. Il y aura uniquement là des bijoux, des montres et de la maroquinerie de luxe. Prochaines vacations publiques à Genève fin septembre.

 

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