Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PRANGINS/Ouvert en 1998, le Château a reçu son millionième visiteur

Crédits: Keystone

Youpi! Bravo! Super! Le Château de Prangins a accueilli lundi son millionième visiteur, qui est d'ailleurs une visiteuse. Cela valait bien un communiqué de presse, d'autant plus que l'événement tombait bien. Venue des Pays-Bas, Maria van Noort visitait sa fille et ses petits enfants, installés dans le village depuis neuf ans. Il y a là l'ancrage local et l'aspect familial. La dame a voulu voir le 1er mai, jour où le musée était exceptionnellement ouvert un lundi, l'exposition de photographies sur le travail en Suisse, dont je vous ai déjà parlé de manière assez critique. Voilà pour l'anecdote. Un peu de coïncidence miraculeuse nourrit ici le sujet. 

Le texte envoyé aux journaux par le Château, que dirige aujourd'hui Helen Bieri Thomson, souligne d'emblée que cette millionième visiteuse a reçu son «bouquet de fleurs et d'asperges cueillies quelques minutes avant dans le jardin potager historique» un an avant le vingtième anniversaire de l'ouverture du Château. Je me souviens précisément de la chose. Elle survenait en 1998 après plusieurs conférence de presse accumulant autant de contre-vérités qu'un discours de Marine Le Pen. Il avait ainsi été dit par les huiles fédérales de l'époque que l'antenne du Musée national Suisse ouvrait fin juin «dans les temps et selon le budget». Oui, mais sans préciser qu'à force de retards, l'inauguration intervenait bien dix ans après la date fixée au départ. Quant aux sommes dépensées, elles avaient littéralement explosé au cours du temps, preuve qu'il n'y a pas que le geste architectural contemporain pour exiger d'innombrables rallonges financières.

Combien par an, par semaine et par jour 

De tout cela, l'actuelle équipe du Château n'est pas responsable, bien sûr. Au temps de Nicole Minder, responsable depuis 2016 de la culture vaudoise, elle est même parvenue à redresser en partie la barre avec son exposition permanente «Noblesse oblige». Une évocation des lieux au XVIIIe siècle dont le principal mérite reste d'avoir cassé l'affreuse scénographie des années 1990 créée sous la direction de feu François de Capitani. Maria van Noordt a donc aussi reçu le catalogue de la dite exposition, ainsi qu'un pot de miel des ruches du château. La fête, quoi! 

Venons-en maintenant au communiqué et décortiquons-le. Un million, cela peut sembler énorme. Je ne sais pas me servir d'une calculette, mais je vois tout de même qu'on arrive ainsi, sur dix-neuf ans, à environ 55 000 visiteurs par année. Cela fait, grosso modo, mille personnes par semaine. Ou, si vous préférez, environ 170 entrées par jour ouvrable (six sur sept). Nous ne sommes pas dans la maison mère de Zurich, qui a connu une énorme (et à mon avis hideuse) extension de béton brut en 2016. La performance peut donc sembler honorable. Sans plus. Les ambitions de départ, si mes souvenirs sont bons, apparaissaient nettement supérieures. Pour donner une comparaison, la Fondation Arnaud de Lens, qui vient de disparaître après une courte existence, entendait bien au départ attirer 100 000 personnes par an dans le Valais profond.

Tout le monde pris en compte

Mais il faut lire attentivement la suite du communiqué, par ailleurs assez laconique (ce qui ne fait pas de mal, pour une fois). Le fameux million ne concerne pas uniquement les visiteurs des collections et des présentations temporaires. «Débuté en 1998, le décompte comprend non seulement les entrées au musée et au jardin potager, mais aussi les événements (1), les locations de salles de réunion et les repas au Café du Château.» Qu'est-ce que cela signifie? Eh bien, toute personne ayant bu une verveine ou un verre de blanc (nous sommes dans le canton de Vaud) dans ce dernier se voit à mon avis prise en considération. Et les participants aux événements extérieurs organisés dans la salle moderne, que l'on peut s'offrir à cet effet, aussi. Imaginez que vous ameniez là 170 personnes. Le compte est bon pour la journée. Le chiffre d'un million restant donné de manière globale, difficile de savoir combien de gens visitent réellement le château. 

C'est de bonne guerre, et ici la chose me dérange moins qu'avec la nébuleuse comptabilité genevoise des fréquentations du Musée d'art et d'histoire et des ses filiales. Là, c'est à mon avis pour cacher la merde au chat, comme aurait dit ma grand-mère. Il faut bien minimaliser les échecs du Musée Rath (notez qu'il n'y aura maintenant plus besoin de la faire, vu la fermeture non avouée des lieux) en comptant chaque client de la Bibliothèque d'art et d'archéologie, où certains étudiants travaillent presque quotidiennement au calme.

Le droit de savoir 

Cela dit, j'éprouve tout de même davantage de respect pour la comptabilité du Musée cantonal de beaux-arts de Lausanne, dont je viens de vous détailler l'exercice 2016. Là, tous les éléments se voient donnés, à un visiteur près. Il me semble normal qu'un lieu subventionné divulgue ses résultats, bons ou mauvais, sur le plan non pas qualitatif mais quantitatif. Un peu de transparence, que Diable! 

(1) Je garde le meilleur souvenir de la fête de nuit aux chandelles qui avait marqué les dix ans de l'antenne romande du Musée national en 2008. C'était vraiment somptueux.

Photo (Didier Brun, Keystone, 2008): La fête aux chandelles pour les dix ans du Château en juin 2008.

Prochaine chronique le jeudi 4 mai. La Hollande au Louvre. A la découverte de la Collection Leiden.

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