Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PRANGINS/Le Swiss Press Photo revient au château avec Zalmaï en tête

Crédits: Zalmaï/Keystone/Swiss Press Photo

C'est un marronnier médiatique, mais les feuilles de cet arbre métaphorique sont déjà presque toutes tombées quand l'exposition arrive au château de Prangins. Le «Swiss Press Photo» a alors déjà passé par Zurich, Lugano et Berne, puisqu'il accomplit une tournée un peu à la manière du Cirque Knie. Il y a longtemps que Genève ne fait plus partie du circuit, et il est permis de le regretter. Le Salon du Livre, qui est aussi celui de la Presse, lui donnait une autre visibilité qu'un musée national en perpétuelle déconfiture. Mais c'est comme ça. 

La situation des quotidiens et hebdomadaires a bien changé depuis la création du prix en 1991, au moment des 700 ans de la Confédération suisse. Le photojournalisme en a fait les frais, alors qu'il semblait alors en plein essor quantitatif et qualitatif. Moins de commandes. Moins de monde à demeure. Les restructurations multiples ont souvent passé par l'élimination d'une bonne partie des photographes, en tout cas dans la presse classique. Tout y semble rabougri. C'est sans doute pourquoi il existe désormais aussi un Swiss Press Award sortant des limites de ma chronique. Il distribue des récompenses au «journalisme local». Vidéo, radio, «online». L'heure se révèle aux reconversions.

Zalmaï couronné 

Qu'en est-il du classique Swiss Press Photo, concernant les images prises en 2016? Heureuse surprise, le grand vainqueur s'affirme comme un véritable artiste. Il s'agit de Zalmaï, qui se trouvait dans la «jungle» de Calais lors de son démantèlement entre le 24 et le 26 octobre. Il y a tout vu, mais il a surtout su bien regarder. Ses images très composées sont fortes, avec de violents contrastes auxquels contribuent les fumées d'incendies à l'arrière-plan. Notons que l'homme a cette fois utilisé la couleur, alors qu'il s'agit d'un fervent du noir est blanc. Il s'en explique très bien dans le livre d'accompagnement. La couleur, réaliste, rapproche du public. Son absence rend la photo plus synthétique, mais aussi plus abstraite. Autant dire qu'elle éloigne d'elle le spectateur. 

Il y a longtemps que l'on peut suivre le travail de Zalmaï Ahad, que j'avais découvert dans les années 1980 à la Galerie Focale de Nyon, le plus ancien lieu en activité de Suisse dédié au 8e art. Je rappelle que ce reporter discret est Afghan d'origine. Il a vu le jour à Kaboul en 1963. La première guerre, celle contre les Russes, a conduit jusqu'à Lausanne ce citadin qui n'avait aucune idée de ce que pouvait être l'Afghanistan profond. Il s'est adapté. La nationalité suisse, si difficile à obtenir, a fini par suivre. Devenu photographe, Zalmaï a d'abord œuvré pour le défunt «Nouveau Quotidien». Il a ensuite travaillé pour d'autres journaux comme le «New York Times Magazine» ou «Newsweek». L'ironie du sort veut qu'il ait commencé son travail sur Calais pour «L'Hebdo», qui a comme on sait explosé en plein vol l'an dernier. Fini! Terminé! Plus d'«Hebdo»!

Caissons lumineux 

Comme toutes les autres, les images de Zalmaï se retrouvent présentée à Prangins dans des caissons éclairés par l'arrière, comme les photos plasticiennes de Jeff Wall. Un choix plus que discutable. Le château, dont les espaces temporaires restent limités, ne montre par ailleurs qu'une partie des reportages vus dans le catalogue. Le choix du choix. Il faut dire que le jury a eu du pain sur la planche. Même s'ils en disent souvent le plus grand mal, les photojournalistes sont nombreux à présenter leurs travaux de l'année au Swiss Press Photo. Il y avait cette année 3258 clichés confiés par 207 candidats. Je note au passage qu'en dépit de toutes les affirmation, le noir et blanc n'est pas mort pour tout le monde. Plusieurs des séries retenues, voire primées dans leur catégorie, sont monochromes. C'est le cas de la journée du président du PDC Gerhard Pfister par Mark Henley. C'est aussi celui du reportage un peu décalé de Cédric von Niederhäusern sur la campagne électorale américaine Trump-Clinton. 

Comme toujours, il y a cette fois beaucoup de photos où l'événement prime. Elles ne font que témoigner. C'était comme ça. L'inauguration du tunnel du Gotthard n'a ainsi rien suscité d'inoubliable. Le sport reste traditionnellement le domaine le plus conformiste de la photo de presse. Rien à en retenir cette fois d'extraordinaire. D'une manière générale, les sujets demeurent par ailleurs terriblement sérieux. Les migrants. L'écologie. Le racisme. Le journalisme se veut une conscience, et donc une mauvaise conscience. Dans les thèmes les plus lourds, il peut y avoir tout de même parfois un léger sourire. A la catégorie «Actualités», Anthony Anex, qui travaille pour l'agence Keystone, nous montre des flamants roses enfermés dans une serre. Ces superbes oiseaux n'ont pas froid. Il s'agissait de les préserver de la grippe aviaire. Une plaie et un fantasme à la fois que cette épidémie. Et hop! En quarantaine!

Pratique 

«Swiss Press Photo». Musée national suisse, château de Prangins, 3, avenue Général-Guiguer, jusqu'au 4 mars 2018. Tél. 058 469 38 90, site www.chateaudeprangins.ch Ouvert du mardi a dimanche de 10h à 17h. Le château montre en parallèle le «World Press Photo» jusqu'au 10 décembre.

Photo (Zalmaï, Keystone): A Calais en octobre 2916. Le départ vers l'inconnu.

Prochaine chronique le mercredi 22 novembre. Gauguin joue les alchimistes à Paris.

 

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