Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Pourquoi trouve-t-on facilement de l'argent pour le patrimoine en Italie et pas ailleurs?

Les fresques de Fermo Stella viennent de se voir restaurées à Caravaggio, 16 000 habitants. On a trouvé des mécènes. Et pendant ce temps tout se délite en France.

Le cycle de Fermo Stella à San Bernardino.

Crédits: Office du tourisme, Caravaggio 2019.

Nous sommes à Caravaggio, près de Bergame, en Italie. Une cité de 16 000 habitants. A vrai dire, personne n'aurait jamais entendu parler de cette localité sans Michelangelo Merisi, dit Le Caravage, et un autre peintre un peu plus ancien, Polidoro da Caravaggio. D'après les photos, il s'agit pourtant d'une jolie petite ville étagée sur une colline, dominée comme il se doit par une église à coupole. Le prototype même de la carte postale «Made in Italy».

Si je vous en parle aujourd'hui, c'est parce que j'ai lu dans la presse transalpine que les restaurations des fresques de San Bernardino étaient en bonne voie. Le cycle de Fermo Stella, réalisé en 1531 sur le mur séparant la nef de chœur, a repris des couleurs. Il fait beaucoup penser à celui de Bernardino Luini à Santa Maria degli Angioli de Lugano, les seules fresques importantes de la Renaissance se trouvant au Tessin. Reste encore à s'occuper des chapelles, où se trouvent d'autres peintures. L'ensemble du complexe religieux, «pourrait par ailleurs réserver des surprises sous des badigeons séculaires». Il y a pour cela de l'argent. Rachetée par la Commune en 1870, l'église a bénéficié de 258 000 euros de mécènes, encouragés par ArtBonus, pour le cycle de Fermo Stella. Il y a maintenant 300 000 euros destinés au reste. On sait ici faire avec moins de sous que chez nous.

Un procédé innovateur

Si je peux vous parler de la chose, c'est parce que San Bernardino, miné par les infiltrations d'eau, a fait l'objet de traitements nouveaux. Les 80 mètres carrés du mur de la «Crucifixion» ont été traités par Giuseppina Suardi en six mois avec un procédé biocide que j'ai un peu de peine à comprendre en détail. Les choses ont marché à merveille. On croyait l'ensemble perdu à court terme. Il apparaît aujourd'hui rutilant, et ce d'autant plus que des repeints anciens ont pu se voir ôtés. La restauration actuelle semble en effet être la quatrième depuis l'origine.

L'histoire me semble exemplaire pour plusieurs raisons. Nous sommes dans une agglomération fort peu touristique, en dépit de ses charmes. On ne peut pas dire que Fermo Stella (1490-1562) soit une star de la peinture du XVIe siècle. La littérature spécialisée parle de lui comme d'un artiste «encore mal connu». Et se je vous dis qu'il a été l'élève de Gaudenzo Ferrari, à qui une triple exposition a été consacrée au printemps 2018 dans le Piémont, je pense que cela ne fera pas «tilt» chez vous. Gaudenzo est pourtant un beau peintre.

La grande misère de Paris

Or on trouve chez nos voisins, qui connaissent de gros problèmes économiques, des fonds pour entretenir ce patrimoine «mineur». Une certaine publicité se voit faite autour de cet événement. Pendant ce temps, ailleurs, c'est la dèche. Je prends un seul exemple. A Paris, qui est une ville légèrement plus peuplée que Caravaggio, la Municipalité ne met pratiquement pas un centime dans la restauration de son patrimoine ecclésiastique. Un devoir qui lui incombe pourtant depuis 1905. Anne Hidalgo a beau prétendre que tout va bien, les peintures (pour la plupart du XIXe siècle) s'effritent de Saint Séverin à Saint Vincent-de-Paul en passant par Saint-Sulpice. Certaines sont devenues illisibles. La honte! Et presque personne, à part les associations et les sites patrimoniaux, ne réagit. Pour obtenir du battage, il aura fallu l'incendie de Notre-Dame. Je vous rappelle cependant que celui-ci n'est pas tout à fait accidentel. On savait qu'il y avait danger et on n'a rien fait.

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