Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Pourquoi les grands musées surchargés reçoivent-ils donc encore des legs et des dons?

Neuf cents oeuvres viennent d'entrer au British Museum, qui compte déjà des millions d'objets. Orsay empile les cadeaux similaires. Pendant ce temps, les petites institutions n'ont parfois rien à montrer.

"La Mort de Breuse sans Pitié" de Dante Gabriele Rosetti (1857 retouché en 1865). L'une des 900 pièces de l'héritage de John Christian, passé au British Museum.

Crédits: British Museum, Londres 2019.

Il pleut toujours où c'est mouillé. On a reconnu la bonne vieille sagesse populaire et son langage coloré. A part cela, rien à redire. C'est hélas vrai. La chose vaut également pour les musées. Ce sont toujours les mêmes qui reçoivent d'importantes collections. La preuve! Le British Museum de Londres vient de se voir remettre l'héritage de John Christian (1942-2016). «Acceptation in lieu». Autrement dit don en nature à la place des droits de succession. Christian était un spécialiste des préraphaélites. Il n'y a pas là moins de 900 pièces, dont environ 500 céramiques du XIXe et 250 aquarelles et dessins. Bref. Un gros morceau.

En France, les libéralités vont en général aux trois grands. Parisiens, bien sûr. J'ai nommé le Louvre, qui s'enrichit encore même si les dons se font plus rares. Plus Orsay et le Centre Pompidou. Deux entités bénéficiant par ailleurs d'une dation (paiements de droit de mutation en œuvres d'art), qui tourne à plein régime. Et pour cause! Mieux vaut ne pas mourir chez nos voisins dont le fisc dévore littéralement les successions. Mais il y a aussi les vrais cadeaux. Pensez à celui des époux Spencer et Marlene Hays. Ce couple américain a offert sous réserve d'usufruit (lui est mort en 2017, mais la veuve vit toujours) 293 œuvres importantes de la fin du XIXe siècle à Orsay.

Blocage

Deux problèmes. D'abord, elles devront rester présentées ensemble. Un blocage. Ensuite ces Bonnard et ces Vuillard rappellent (en plus importants) ceux de Zeineb et Jean-Pierre Marcie-Rivière, objets d'un don lui aussi effectué sous réserve d'usufruit en 2010 et devenu caduc au décès de Jean-Pierre en 2016. Autant dire que le musée national, qui n'était déjà pas pauvre en la matière, croulera bientôt sous les toiles et les dessins Nabi. Je veux bien que ce mouvement ait formé le cheval de bataille, pour ne pas dire le dada, du précédent directeur Guy Cogeval. Mais il y a un moment où trop devient trop. D'autant plus qu'on ne peut infliger le tout aux visiteurs. D'ailleurs, le musée n'en aurait de loin pas la place pou ça.

Les époux Hays au Musée d'Orsay. Photo François Guillot AFP.

Pendant ce temps, par une sorte d'effet «gilets jaunes» culturel, nombreuses sont les institutions de province n'ayant pas grand chose à montrer à leur public en fait d'art moderne, le contemporain étant normalement assuré par les FRAC (qui devraient elles aussi déposer davantage). Ils restent en ce domaine d'une crasse pauvreté. Presque tout se voit donné à Paris. La capitale pourrait, devrait même reverser une quote-part. Il existe pour cela depuis le début du XIXe siècle le système des dépôts. Ceux-ci sont en principe permanents. Il y a même eu au début du IIIe millénaire des transferts de propriété... pour des œuvres partie à Grenoble ou à Nantes il y a plus de deux cents ans.

Entasser plutôt que déposer

Seulement voilà! Ces transferts s'effectuent au compte-gouttes. Il semble même que leur rythme tende encore à diminuer. Une goutte, ce n'est pourtant pas grand chose. Les grandes institutions parisiennes préfèrent aujourd'hui des «prêts exceptionnels» (Paris daigne aller jusqu'en province). La chose laisse entendre qu'ils resteront de courte durée. Avec une mentalité d'Harpagon, ces musées nationaux préfèrent entasser dans leurs caves. Il y a ainsi des tableaux que nul n'a revu depuis des décennies. Beaucoup sont descendus, directement et sans espoir d'accéder un jour aux salles, dans les réserves. On sait qu'un «ratio» de dix pour-cent des collections exposé passe pour une réussite. Le «ratio» d'un pour-cent se révèle plus fréquent. Avec le Victoria & Albert ou le British Museum de Londres, qui vient donc de bénéficier de la collection John Christian, il doit même se situer selon moi à quelque chose comme 0,1 pour-cent. Pensez que les collections atteignent ici les chiffres hallucinants de 8 à 10 millions d'items. La seule photo au V & A dépasse les 700 000 images...

Véritables diplodocus vacillant sous leur poids, ces musées se retrouvent donc engorgés jusqu'à la paralysie. Ils ont la chance en France d'avoir parfois des antennes. Mais ni le Louvre de Lens, ni Pompidou-Metz n'abrite de collection permanente. Des voix, restées rares, s'élèvent parfois pour suggérer de dégorger. Autrement dit vendre. Ce n'est pas l'objet de cette chronique. Je rappellerai juste que les institutions américaine, en général privées, le font sous certaines conditions. Cela s'appelle la "deaccession". Leurs homologues allemandes pourraient semble-t-il aussi liquider. Mais cela rappellerait fâcheusement le Troisième Reich. Ailleurs, la chose reste interdite. Patrimoine national.

Solutions de rechange

Alors que dire? Les musées aux collections déjà encombrantes ne devraient plus accepter de dons énormes. Ils devraient trier, et par conséquent refuser ou négocier. Une attitude généreuse serait finalement plus simple. Il leur faudrait dire aux donateurs, ou à leurs héritiers, que «ce n'est pas pour eux» mais qu'il «peuvent s'entremettre afin de trouver un point de chute moins bien doté.» Cela arrive. Une jolie collection de peinture du XXe siècle, qui n'avait pas sa place à Beaubourg, a fini à Colmar. Le Mamco a réussi à ce qu'en ensemble de 2000 œuvres aille à La Chaux-de-Fonds, alors qu'il aurait doublonné à Genève. D'autres cas pourraient se voir cités.

Ce qui m'étonne cependant toujours, c'est de constater que des collectionneurs veuillent toujours donner, ou léguer, leurs biens à des institutions déjà pleines à ras bords. Si possible dans la capitale d'un pays centralisé (France, Grande-Bretagne...) . Ils devraient pourtant réaliser qu'à moins d'avoir un chef-d’œuvre exceptionnel à transmettre, ils ne font que remplir des sous-sols. Est-ce par manque de lucidité? Faut-il voir là une incapacité à s'accepter finissant dans une ville moins prestigieuse? Mieux vaut cependant être vu en régions que pas du tout. Il n'y a rien là d'une déchéance. La collection du physicien Philippe Meyer est mieux à Aix-en-Provence qu'à Orsay, même si ce dernier en a gardé la crème. Ce qu'il n'aurait pas dû, d'ailleurs. C'est le nom et le renom de Phillipe qui en pâtissent.

Exposition provisoire

Pour terminer, je me demande donc si les 900 œuvres de John Christian n'auraient pas mieux été dans une autre ville britannique. Cette dernière aurait par exemple pu trouver une place pour les céramiques. L'Etat, qui a remis ce fonds au Bristish Museum, aurait dû y penser. Après l'obligatoire exposition hommage (elle dure jusqu'au 12 novembre) à Londres, le tout va descendre dans l'un des multiples dépôts. Or ceux-ci me font penser à ceux du final des «Aventuriers de l'Arche perdue» de Spielberg. Des caisses, sur des caisses, sur des caisses. Et cela même si les compactus et les tiroirs réels sont en principe accessibles aux chercheurs... je dis bien "en principe".

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