Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Pourquoi la nomination de Christophe Leribault à la tête du Musée d'Orsay était le bon choix

L'historien de l'art est un fou de travail qui a su organiser au Petit Palais des expositions à la fois intelligentes, novatrices et spectaculaires.

Christophe Leribault devant un tableau géant de Léon Lhermite au Petit Palais.

Crédits: ParisMusées.

Pour le Musée d’Orsay, c’est une très bonne nouvelle. Pour le Petit Palais parisien, il s’agit en revanche d’une fort mauvaise affaire. Christophe Leribault va quitter dans trois semaines le musée municipal, qu’il dirigeait depuis 2012, et traverser la Seine. La vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille. L’historien y reprendra le poste occupé durant deux ans par Laurence des Cars, nommée au Louvre, et plus durablement avant elle par le flamboyant Guy Cogeval. Il n’y aura maintenant plus qu’une nouvelle tête à trouver pour le Petit Palais. D’où des grandes manœuvres supplémentaires. Un véritable «Kriegspiel». Les Français adorent cela. Pensez qu’il leur faudra aussi un autre Monsieur ou une autre Madame Palais de Tokyo. Comme je le raconte une case plus bas dans le déroulé de cette chronique, Emma Lavigne vient en effet de quitter son poste pour la Fondation Pinault. Le passage au privé. Presque une trahison…

L'exposition de 2020 sur l'âge d'or de la peinture danoise. photo tirée du journal "Le Point".

Mais revenons à nos moutons. Pourquoi une chance pour Orsay? Réponse très simple. Parce que Christophe Leribault est un type formidable, qui détonne juste ce qu’il faut dans le paysage finalement très conformiste des directeurs de grands musée. L’homme n’a rien d’un carriériste, même s’il avait bien envie de terminer son parcours à la tête d’une grande institution (1). Il ne s’agit pas non plus d’un mondain. Ni d’un fonctionnaire. Ni d’un mégalomane. Ni d’un psychopathe. Depuis que je l’ai rencontré pour la première fois en 2002, alors qu’il travaillait au Musée Carnavalet, je ne l’ai jamais vu que bosser. Calmement. Poliment. Le premier arrivé. Le dernier parti. Je me suis parfois demandé s’il bivouaquait sur un lit de camp dans son bureau. Difficile de parler avec lui plus de cinq minutes. On a toujours l’impression de chambouler le cours de sa journée. Christophe doit toujours accomplir quelque chose améliorant l’institution qu’il incarne. «Le travail fut sa vie», lisait-on jadis pour de telles gens, gravé dans le marbre des tombes.

Le parcours idéal

Christophe est né en octobre 1963, dans le Val-d’Oise. Cela ne se voit pas. Les gens croient toujours cet éternel adolescent bien plus jeune. Il a fait le parcours voulu dans le domaine de l’art ancien (qui reste davantage son terrain de chasse que le XIXe siècle exposé en gloire à Orsay). L’Ecole du Louvre. L’inspection du patrimoine. Un petit séjour comme chercheur au Getty de Los Angeles. Un an à la Villa Médicis de Rome. Il travaillait alors à une thèse sur Jean-François de Troy, beau peintre assez oublié du XVIIIe siècle. Une époque qui n’est malheureusement plus trop à la mode. Il en est sorti un livre important, publié en son temps par l’excellente maison Arthéna. Après Carnavalet est venu le Louvre, où Christophe a travaillé au cabinet des dessins, alors dirigé par le grand (au moins deux mètres) Carel van Tuyll. C’était en 2006. L’année suivante, se suractif acceptait comme tâche supplémentaire de diriger le Musée Eugène-Delacroix, alors que je le soupçonne personnellement de ne pas trop aimer le maître romantique.

"Le baroque des Lumières", sur la peinture sacrée à Paris au XVIIIe siècle. Photo DR, Atelier JBL.

En 2012, la Ville est venue le reprendre afin de s’occuper du Petit Palais, qui partait depuis longtemps à la dérive. Aucune manifestation de réelle envergure. Un public qui allait se rabougrissant. L’entreprise semblait désespérée, mais Christophe Leribault a très vite su remettre le paquebot à flots. Il allait y organiser des expositions faisant événement dans des scénographies qu’il devient aujourd’hui de bon ton de qualifier d’«immersives». Des salles dans le goût du XVIIe siècle flamand pour Jacob (ou Jacques) Jordaens en 2013. Une accumulation d’objets reflétant le «Paris 1900» en 2014. Un palais romain reconstitué par le décorateur Pier Luigi Pizzi afin de contenir «Les bas-fonds du baroque». Une église parisienne suggérée pour «Le baroque des Lumières» en 2018. Une suite de petites chambres très XIXe abritant «Les Hollandais à Paris» en 2018. Le musée tendait ainsi à ses visiteurs la main, ou plutôt une bouée de sauvetage. Ceux-ci n’avait qu’à se jeter à l’eau. Aucun risque de noyade.

Hésitations élyséennes

Ces présentations novatrices, même s’il s’agissait de mettre en valeur des artistes anciens comme le Napolitain Luca Giordano en 2019, ont ainsi fait date, faute hélas de faire école. Mais on sentait que Christophe Leribault était dans le juste. Il pourra ainsi maintenant, comme le veut sa feuille de route pour Orsay, «diriger un musée en prise sur les préoccupations et les interrogations de notre temps», mots creux qui ne signifient pourtant pas grand-chose. Le directeur le fera sans verbiage, ni dérives. Or le récent «Les origines du monde» a hélas fait très fort dans le genre à Orsay. Un fatras intellectuel. Tout comme le Sade monté par Annie Le Brun. Trop littéraire. Discourir et gloser ne suffisent pas. Mais je suis sûr que Christophe saura à la fois faire simple, beau et intelligent. Comme il parviendra à inclure sans artifices l'art contemporain, ainsi qu'il l'a fait au Petit Palais en collaboration avec la FIAC voisine.

Du côté de Luca Giordano. Photo Académie des Inscriptions et Belles Lettres.

Contre qui notre homme concourrait-il au fait pour la vitrine parisienne du XIXe siècle? Il semble qu’avant de se décider pour le candidat semblant le plus valable, il y ait eu quelques hésitations élyséennes. En France le chef de l’État se mêle de tout. Le favori serait ainsi longtemps demeuré Olivier Gabet, le directeur du MAD (ex-Musée des arts décoratifs). Celui-ci semble pourtant à sa place là où il se trouve maintenant. On a aussi évoqué Sylvie Patry, l’éternelle seconde d’Orsay. Elle avait des chances l’année des femmes. Sébastien Allard, directeur des peintures du Louvre, se retrouvait aussi en lice. Mais selon l’intéressé, qui me l’a dit, tel n’était pas le cas pour Sylvain Amic dont il a aussi été question. Il se sent bien à Rouen. Tout le monde n’a pas envie de suivre jusqu’au bout le «cursus honorum» des Romains. Trop dangereux. S’il «n’est de bon bec qu’à Paris» depuis François Villon, c’est aussi la ville de prises de bec.

(1) Cela aurait pu se révéler le Louvre, où Christophe Leribault était, paraît-il, aussi candidat à la succession de Jean-Luc Martinez.

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