Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Pour Beaubourg, la préhistoire constitue une énigme moderne

L'exposition parisienne illustre la manière dont les âges les plus anciens ont pu influencer les artistes depuis la fin du XIXe siècle, de Cézanne aux frères Chapman.

L'affiche de l'exposition.

Crédits: Centre Pompidou, Paris 2019.

En art comme dans la religion catholique, l'alpha rejoint parfois l'oméga. Beaubourg présente ainsi depuis le 8 mai «Préhistoire, Un énigme moderne» au sixième étage. C'est l'occasion pour ce lieu voué en principe à la création actuelle de renouer avec les origines. En cette année 2019, où les médias parlent de fin du monde dès que le thermomètre monte, il a semblé bon de regarder les débuts et d'opérer des rapprochements avec aujourd'hui. Un aujourd'hui large. L'aire contemporaine couverte par cette manifestation conçue par Rémi Labrusse, Maria Stavrinaki et l'omniprésente Cécile Debray concerne la fin du XIXe siècle, l'intégralité du XXe et le début du XXIe. Il fallait bien un siècle et pas mal de poussières pour contrebalancer des centaines de milliers d'années...

Cela dit, le propos tenu reste avant tout esthétique. «En quoi la préhistoire (mot inventé vers 1870) correspond-elle à des attentes modernes?» On reconnaît ici cette idée souvent horripilante de «présentisme», caractéristique de l'historien d'art de notre époque. Le passé n'existe pour lui plus qu'en fonction du présent. Ce dernier se voit donc projeté, avec ses fantasmes, sur des périodes parfois très anciennes. Nos contemporains devraient du coup, je suppose, s'y retrouver sans peine. On leur a facilité la tâche. Avant, c'était un peu comme maintenant. Tout cela reste hélas simpliste. Voire simplet. Mais c'est comme ça. Les artistes actuels ont de plus acquis de nos jours un statut de chamanes. Ils font les choses d'instinct. Abracadabra! Et les voilà en phase avec l'homme de Cro-Magnon, voire l'australopithèque!

Klee et le crâne des Eyzies

Le début du parcours se révèle pourtant saisissant. Le visiteur se trouve plongé dans le noir. La nuit des temps, je présume. Il n'y a dans un vaste espace que deux choses. La première, posée dans une vitrine éclairée par un projecteur hollywoodien, est un crâne des Eyzies, daté par la science à environ 28 000 ans avant notre ère. La seconde un petit tableau de Paul Klee de 1933 intitulé «Die Zeit». Autrement dit «le temps». Après cette mise en condition, le public passe dans une salle, blanche cette fois, où la géologie joue son rôle. Ce sont des falaises dessinées ou gravées par Odilon Redon. Des roches peintes par Paul Cézanne, lié à l'archéologue Antoine-Fortuné Marion. Trois toiles superbes de l'Aixois, je dois dire. Il s'agit alors de montrer «l'épaisseur du temps». Des couches et des couches pétrifiées. Depuis que Buffon a osé le dire, avec quelques précautions au XVIIIe siècle, les libres penseurs savent la Terre est bien plus vieille que les petits millénaires proposés par la Bible.

Le Cézanne rocheux. La sédimentation des millénaires. Photo Centre Pompidou, Paris 2019.

La suite va donc montrer des animaux ayant vécu il y a des centaines de millions d'années. Des fossiles aussi bien qu'une scène du «Monde perdu» de 1925, tourné avec des dinosaures animés par Willis O'Brien. Des «dinos» promis à un bel avenir dans l'imagination populaire... Mais il y a aussi là de la peinture. Excellente, je dois dire. Et trop peu connue. Les commissaires proposent une gigantesque toile de l'Anglais Graham Sutherland. D'étonnantes compositions surréalisantes d'Alberto Savinio, le frère de Giorgio de Chirico. Plus quelques Max Ernst qui en imposent. Il faut bien rassurer son monde en lui offrant des noms qu'il connaît déjà. Suit dans un passage sombre la célébrissime «Vénus de Lespugne» (- 23 000 ans avant Jésus-Christ), découverte en 1922 dans la Haute-Garonne. Une œuvre clef que bien des gens n'ont jamais vue auparavant de leurs yeux.

Abus de transversalité

Jusque là, tout va bien. Le parcours a commencé très fort. Sans une fausse note. La suite se révèle hélas plus faible. A force de transversalité, un mot que les hommes et les femmes en charge de la culture prononcent aujourd'hui trop souvent, tout finit par se retrouver avec (un peu) n'importe quoi. Cela ne signifie pas qu'il n'y ait pas ensuite des choses remarquables. Mais l'exposition cesse de «fonctionner», pour reprendre un mot affreux. Je suis tout a fait d'accord pour rapprocher une installation de pierre en forme de cercle de l'Anglais Richard Long, né en 1945, d'un petit tableau de l'Allemand Caspar David Friedrich représentant un dolmen aujourd'hui disparu. Nous sommes dans la même thématique. Il y a les deux fois une évocation. Mais fallait-il vraiment projeter «Les mains négatives» de Marguerite Duras (1979), un des ses moins bons films pour autant qu'il y en ait de bons? Et cela sous le seul prétexte que les hommes de la préhistoire ont mis de la peinture rouge sur leurs mains pour en laisser l'empreinte en blanc sur les parois des grottes? C'est, au propre comme au figuré grotesque.

L'affiche de "The Lost World" de Harry Hoydt (1925), avec des truquages de Willis O'Brin. Photo DR.

Les problèmes de ce genre finissent par se multiplier, comme si la messe était dite dès les premières salles. Et pourquoi avoir donné à mi course, éclairée par des vitres confiées au peintre Miquel Barceló, la chronologie des découvertes du monde préhistorique, qui aurait dû venir avant même le début? C'est se moquer du client. Celui-ci a le droit de savoir d'emblée de quoi il retourne. La fin laisse enfin perplexe, d'autant plus qu'il y a un manifeste problème d'échelle. Les œuvres contemporaines tendent à devenir toujours plus grandes, alors que les production préhistoriques demeurent souvent minuscules. Elle deviennent du coup des faire-valoir. Reste que certaines des pièces contemporaines choisies ne valent pas grand chose. L'immense installation des frères Jake et Dinos Chapman (né respectivement en 1966 et 1962), avec des jouets en formes de sauriens, m'a semblé l'une des pièces les plus faibles d'un duo par ailleurs talentueux. Heureusement, après une séquence de «King-Kong» (dans sa version originelle de 1933 bien sûr), c'est fini!

Pratique

«Préhistoire, Une énigme moderne», Centre Beaubourg, 1, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 16 septembre. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours sauf mardi de 11h, nocturne le jeudi jusqu'à 23h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."