Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Pour Frédéric Beigbeder, "La frivolité est une affaire sérieuse"

L'ex-enfant terrible réunit 99 de ses chroniques anciennes. Il sait maintenant qu'il défend un ancien monde mis à mal par la digitalisation et la virtualisation. Il faut leur résister.

Frédéric Beigbeder. Un personnage parisien qui crache un peu trop gentiment dans la soupe.

Crédits: Lionel Bonaventure, AFP

Certains journaux se spécialisent dans «l'art de vivre». La chose suppose en général de gros moyens pour si possible bien vivre. Il s'agit comme toujours dans la presse d'une invitation à dépenser. Que voulez-vous? Vivre suppose la tentation de le faire au dessus de ses moyens. Ici, la dépense se limite à 20 euros tout ronds. Davantage bien sûr si vous avez le malheur de payer en francs suite. Il faut bien que les diffuseurs se sucrent un peu, et même beaucoup. Eux aussi ont besoin de vivre.

De quoi s'agit-il? Du dernier livre de Frédéric Beigbeder, ou plutôt de sa «compil», comme on dit chez les derniers disquaires. L'ex-enfant terrible des lettres françaises (à 53 ans, la prime jeunesse est terminée depuis belle lurette) a réuni là 99 chroniques, publiées un peu partout au fil du temps. 99, comme son roman le plus célèbre, qui parle d'un temps où l'on comptait encore en francs. Autrement dit la préhistoire. J'avoue du reste que je n'avais pas aimé, mais pas aimé du tout ce bouquin affreusement mode et inutilement provocateur. Comme les fictions qui ont suivi, du reste (notez que je me suis arrêté assez tôt). Pour moi Beigbeder est aussi romancier que le fut Françoise Giroud. Il s'agit comme elle d'un chroniqueur. A chacun son pré carré, même s'il faut ici changer de sujet à tout bout de champ.

Un combat de chaque instant

L'ouvrage actuel porte un joli titre «La frivolité est une chose sérieuse». «Je défends sûrement quelque chose, mais j'ignore quoi. La légèreté est un combat de chaque instant.» C'est son éditrice qui lui a trouvé le titre, et finalement une raison sinon de vivre du moins d'écrire. Celui qui a commencé par les mondanités en a vite découvert l'inanité, ce qui l'a jamais empêché d'y participer. «J'avais du mal à prendre au sérieux ce qui ne l'était pas.» De là à tout prendre à la blague, il n'y avait qu'un pas. Notez que Frédéric n'a pas été le seul à le franchir. Dans le genre iconoclaste, Patrick Besson est même allé plus loin que lui dans ses billets. Du reste Patrick n'est lui non plus pas toujours un bon romancier, du moins quand il y croit un peu trop. La légèreté n'épargne pas forcément de la lourdeur.

Piochant dans ses archives, dont le désordre me rassure, Frédéric parle donc un peu de tout dans ce gros livre en se mettant joyeusement à la première personne du singulier. On est témoin ou on l'est pas. Et puis les gens frivoles n'ont pas cette sotte et vaine ambition à la neutralité qu'affichent les «vrais» journalistes. Ils donnent leur point de vue sur ce qu'ils ont effectivement vu. On s'amuse quand Frédéric évoque Mlle Rihanna, saint le Clézio, la crise littéraire ou le braquage du Ritz. On s'agace un peu quand il dit du bien de gens dont on pense du mal. L'homme a beau prétendre cracher dans la soupe, ses crachats restent trop bien élevé. Il fait semblant de sortir des clous, mais un de ses pieds au moins reste dans le passage piétonnier. C'est généralement les cas des enfants terribles, même après leur retour d'âge. Ils prévoient tout de même la suite.

Avant, pendant et après

Mais il y a aussi du sérieux chez Beigbeder, et c'est là que les choses se gâtent. L'écrivain nous avait déjà fait le coup de la réflexion après le 11 septembre avec un roman qui s'appelait, si mes souvenirs sont bons (ils sont bons, j'ai vérifié) «Windows on the World». Ici, il date ses chronique d'avant, de pendant et d'après le 13 novembre 2015. Les attentats. Un Hiroshima à la française (1). «J'ai découvert quelque chose de fondamental. Je croyais que j’étais superficiel alors que j'étais un auteur engagé. Je pensais m'amuser, alors que je pensais tout court. Je croyais m'autodétruire alors que je défendais une civilisation.» Bref à la «honte d'être vide» (mais pourquoi l'être au fait, alors que la plupart des humains le sont?) a succédé le sentiment qu'il tenait à un certain nombre de choses. Comme j'y tiens aussi, je vous parle en bonne logique de de gros bouquin. Beigbeder vante «le monde ancien». Cela suppose l'amour du papier, le refus des réseaux sociaux, la haine de la digitalisation, le goût des vraies salles de cinéma, le besoin parler aux gens directement. «Le président du Monde Nouveau a intitulé son manifeste «Révolution». Si le mien ne s'intitule pas «Résistance», c'est que j'ai davantage que lui le sens du ridicule.» Et voilà!

Sachez donc que si vous buvez trop, si vous sortez trop tard ou si vous ne suivez que peu l'actualité, vous n'êtes pas fichu (notez que je n'aime ni boire ni sortir). Vous êtes un résistant. Bonne nouvelle. C'est tout de même plus confortable de pouvoir le manifester ainsi que dans la clandestinité pendant les guerres. On a moins peur et on a moins froid. La frivolité reste tout de même un luxe. Notez que le sérieux en constitue aussi un à l'heure actuelle...

Pratique

«La frivolité est une chose sérieuse», de Frédéric Beigbeder, aux Editions de l'Observatoire, 382 pages.

(1) La phrase est faite pour choquer! Il y a eu abus verbal il y a trois ans.

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien.





Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."