Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Pompidou Metz propose "Peindre la nuit", une exposition sur le thème du nocturne

L'exposition concerne avant tout le XXe siècle, marqué par des éclairages artificiels faisant reculer l'obscurité. De nombreux aspects sont étudiés avec la présentation d'oeuvres d'artistes souvent peu connus. Une réussite.

Le tableau de l'Ecossais Peter Doig faisant l'affiche.

Crédits: Copyright Peter Doig. Centre Pompidou Metz, 2018

«Peindre la nuit». Le titre semble ambigu. Volontairement, du reste. Il peut aussi bien signifier «tenter des restituer sur la toile l'obscurité» qu'«exercer cette activité durant les heures silencieuse», au moment où tout le monde dort. Le Centre Pompidou de Metz, qui n'a pas peur des expositions historiques et transversales, s'attaque ici à un énorme sujet. La nuit est depuis longtemps apparue dans l'art. Une Nativité du Corrège, mort en 1534, a été surnommée dès l'origine «La Notte». Au début du XVIIe siècle, l'Allemand Adam Elsheimer réalisait à Rome un petit cuivre où brillaient en arrière-plan de manière exacte les constellations, invisibles par définition durant la journée. L'astronomie restait une science nocturne au temps de Galilée.

Il n'y a bien sûr ni Corrège, ni Elsheimer à Metz, qui demeure voué à l'art moderne et contemporain. Les choses comment avec le XIXe en prélude. C'est vers 1800 qu'apparaissent les becs de gaz, qui révolutionnent la vie et la ville. Suivront à la fin du siècle les ampoules électriques, qui se multiplieront très rapidement. La nuit cesse d'être un temps de peurs et de prières, comme au Moyen-Age (je vous renvoie ici à l'excellent «La nuit au Moyen Age» de Jean Verdon, paru en 1994). Elle peut devenir le moment d'activités nouvelles. Ce sera notamment le noctambulisme, en attendant le clubisme. Au début du XXe apparaît enfin le néon, une invention française de Georges Claude en 1910. Un coiffeur l'utilise bientôt à Paris pour son enseigne. C'était en 1912. Retenez la date. Vue avec le recul, elle a quelques chose d'historique.

Un choix nouveau

L'exposition commence donc au moment où peindre la nuit devient un véritable choix, permis par la technologie, même s'il me paraît bien clair que les caravagesques n'avaient déjà presque plus rien de diurne vers 1620. C'est «une nuit qui révèle autant qu'elle cache, et dont les artistes entretiennent le mystère.» L'obscurité trouée de lumières provoque «un vertige des sens, qui trouble les repères du jour, corrompt la vision et permet d'étranges rencontres.» A la vidéo «Lucioles» de Jennifer Douzenel, née en 1984, peuvent donc succéder en flash-back un paysage de jeunesse signé Mondrian, les merveilleux dessins à l'encre du Belge Léon Spilliaert ou le célèbre tableau de l'Américain Homer Winslow, venu d'Orsay, où deux femmes dansent au bord de la mer. Il y a déjà là un éclairage extérieur. On sait que le nuit totale tend aujourd’hui à disparaître. Un halo entoure une grande partie de la Terre. Il suffit de regarder des photos aériennes.


"Nuit d'été" (1890), le tableau d'Homer Winslow, prêté par Orsay.

La suite concerne, de manière thématique, mais parfois aussi monographique, la suite du XXe siècle. Le commissaire Jean-Marie Gallais a choisi de présenter sur deux étages non pas des artistes célèbres, mais plutôt des gens méconnus. Nous ne sommes pas à Paris. Il y a sans doute moins d'argent. Il est surtout permis ici de prendre des risques. Une salle entière se retrouve ainsi dédiée à Auguste Chabaud, dont les débuts montmartrois se caractérisent par un fauvisme noir d'une rare agressivité. Le Nîmois est à réhabiliter, ce qu'avait déjà tenté il y a longtemps l'Hermitage de Lausanne. D'Amédée Ozenfant, l'exposition ne montre pas les compositions puristes, mais les feux d'artifice et les gratte-ciel éclairés du début des années 1950. Tous deux figurent parmi les rares Français à se retrouver aux murs. Mieux vaut être étranger si l'on entend exposer dans l'Hexagone. J'ai ainsi découvert quantité d'Américains, à l'exotisme sans doute prestigieux. Je vous en cite juste quelques-uns. Avez-vous déjà entendu parler de Norman Lewis, de Bruce Conner, d'Eugene Bennett, de Brion Gysin, de Morris Cole Graves ou d'Ann Craven? Non. Il ne s'agit pourtant pas là de créateurs émergents. La plupart d'entre eux sont d'ailleurs décédés.

De l'intime au cosmos

L'exposition, dont une partie se voit présentée sur des murs noirs, ne vise bien sûr pas qu'à faire découvrir des individus, si intéressants soient-ils. Les vingt-quatre lieux répartis sur deux plateaux invitent à «se perdre dans la nuit», «habiter la nuit», «jouer avec l'ennui et la mort», «cultiver l'ombre»,. Il y a de la place pour les «apparitions et métamorphoses». L'étage supérieur va enfin «de l'intime au cosmos», avec ce que cela suppose de vertige pascalien (des deux infinis de Blaise Pascal). «Milky Way» de l'Ecossais Peter Doig joue de la chose. Le canoë, qui est sa marque de fabrique, devient minuscule face aux reflets dans l'eau des grappes d'étoiles. On peut donc dire, et c'est le dernier chapitre, que «la nuit m'enveloppe». Curieusement, ce sont ici surtout des femmes qui se retrouvent à l'honneur. Si Alma Woodsey Thomas et Anna-Eva Bergman (l'épouse d'Hans Hartung) restent connues des seuls initiés, c'est l'endroit pour proposer Etel Adams, très vue depuis quelques années, ou Helen Frankenthaler.

Le long parcours, très bien orchestré et mis en scène, comprend aussi quelques films. Ils vont des «Nuits électriques» (1928) d'Eugène Deslaw à une séquence de «La grande bellezza» (2013) de Paolo Sorrentino. Curieusement, le «film noir» américain (une expression qui n'a pas son pareil en anglais) ne figure pas à Pompidou Metz. Tout s'y passe pourtant souvent daans l'ombre. On ne pouvait pas tout mettre. Il convenait d'opérer des choix, qui vont en général dans le sens de la révélation. S'il fallait faire un reproche à cette très importante exposition, dont il n'y a pas en ce moment l'équivalent dans la capitale, c'est d'avoir eu les yeux plus gros que le ventre. Le sujet se révèle si riche, si touffu, si bourgeonnant qu'il pourrait faire l'objet, sans la moindre redite, de nombreuses autres manifestations ces prochaines années.

Pratique

«Peindre la nuit», Centre Pompidou, 1, parvis des droits de l'Homme, Metz, jusqu'au 15 avril. Tél. 00333 87 15 39 39, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 17h30.

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