Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

POLITIQUE/Stéphane Bern s'occupera du patrimoine. Une bonne idée

Crédits: AFP

J'aurais pu vous en parler plus tôt. Je ne l'ai pas fait. La chose ne s'imposait pas. Je ne suis pas là pour servir simplement de caisse de résonance. Chacun a appris par tous les biais possibles que Stéphane Bern avait été nommé par Emmanuel Macron, un ami de longue date, à la charge d'inspecteur du patrimoine. Inspection bénévole. L'homme de télévision ne se verra pas rétribué. Une chose à noter à l'heure où les stars font régulièrement passer leurs quémandeurs à la caisse. Dans le monde du spectacle, cela s'appelle «faire les ménages». 

La polémique n'a pas tardé à éclater, et c'est là où l'affaire devient passionnante. Sont montés aux créneaux (un lieu qui s'impose en matière de patrimoine...) les historiens et les universitaires. Un certain Nicolas Offenstadt, qui restait inconnu du moins de moi (il est médiéviste à la Sorbonne), a dénoncé l'«histotertainment», et ce sans peur du néologisme. Tout serait détruit par une soif de médiatisation et de popularisation. Il y a juste le mot «populisme», désormais mis à toutes les sauces, qui manque. L'amateur s'est vu regardé avec commisération et le chef d'Etat avec encore plus de méfiance. Attention! Chasse gardée.

Le monde étrange des universitaires 

Personnellement, je suis un peu comme Didier Rykner dans son journal en ligne «La tribune de l'art», qui s'est pour une fois offert une défense et non une attaque en matière patrimoniale. Il est bon de mettre celui-ci en lumière, au lieu de le laisser dangereusement dans l'ombre. C'est là où il risque les pires atteintes. «Ce qui est certain, c'est qu'en nommant Stéphane Bern pour cette mission, Emmanuel Macron fait preuve d'un certain courage car si tout le monde ou presque se fiche que le Ministère de la culture laisse le patrimoine s'écrouler, il ne sera peut-être pas de même si le président de la République ne retient rien de ce que Stéphane Bern proposera.» Il suffit pour s'en persuader de regarder le succès des dernières «Journées du patrimoine», qui se sont déroulée en France une semaine après la Suisse. Un triomphe. 

Seulement voilà! Stéphane Bern est un bateleur. Il n'a pas été nourri au lait de l'Alma Mater. Et l'on sait que les scientifiques se montrent très jaloux de leur savoir. Le patrimoine leur avait déjà échappé une première fois sous Louis-Philippe. Dans les années 1840, c'est l'écrivain Prosper Mérimée qui s'était vu chargé des premières prospections à travers le pays. Mais que font réellement les historiens de l'art? Quelques-uns assument parfaitement leur travail. D'autres pensent à leur carrière académique. De la place, mais rien que pour moi! Certains me semblent castrés. Surtout aucune initiative! Ne bougeons pas! Il y a enfin, et surtout, les pinailleurs ergotant sur des virgules. Et ce n'est certainement pas avec eux que l'on fera avancer les choses, alors qu'il y a des urgences.

La campagne en priorité 

Stéphane Bern, qui sera arrivé à faire parler du patrimoine en péril rien que par sa nomination (1), a déclaré qu'il s'intéresserait en priorité aux biens «diffus et parfois méconnus» devant «être sauvés ou réhabilités». Il faudra bien sûr développer avec eux un tourisme culturel. La préservation est à ce prix. D'ailleurs, l'homme de médias «devra imaginer des modes de financement venant compléter la manne des pouvoirs publics». 

L'idée ne semble pas sotte. C'est en pleine campagne, ce sont dans des villages en voie de dépeuplement (la fameuse désertification française) que les outrages peuvent se voir portés sans entraves. Ailleurs, il existe Dieu merci un réseau associatif. Un «Salon du patrimoine» se tient même chaque automne au Carrousel du Louvre, où l'on voit des monuments s'effondrant. Il est bien plus facile, quand on habite Saint-Denis (ce que je ne souhaite à personne!) de remarquer que la basilique est en passe de recevoir une absurde flèche gothique, reconstituant celle qui a été abattue il y a plus d'un siècle. Une des bourdes finales de l'ère François Hollande.

Partenariat avec la ministre

Il y avait un hic, au moment du choix de Stéphane Bern à la mi-septembre. Le président avait oublié de prévenir sa ministre de la Culture Françoise Nyssen, ce qui n'est pas bien. Il convient de se montrer courtois avec les dames, même si l'éditrice n'a pas eu un mot sur le patrimoine depuis son entrée en fonction il y a trois mois. Il a bien fallu que Stéphane et Françoise se rencontrent. La chose s'est passée, comme l'apprend par une indiscrétion «Le Figaro», le mardi 26 septembre. «L'entretien a, dit-on, été détendu. Stéphane Bern a indiqué qu'il voulait travailler en lien étroit avec la rue de Valois. Il sait que sans le ministère rien ne sera possible et qu'il doit prendre langue avec la direction des affaires culturelles.» C'est ce qui s'appelle travailler en bonne intelligence. 

Si la tâche semble immense, comme le rappelle «Le Figaro», Stéphane dispose de deux gros atouts. D'abord, même si le budget de la Culture reste faible (moins de 1 pour-cent), il existe (2). Le patrimoine s'y voit certes toujours davantage prétérité, mais il garde des subsides. On demeure loin de la situation italienne, où le dit patrimoine ne représente plus que le 0,02 pour-cent du Budget, avec Dieu merci un ministre plus dynamique que Madame Nyssen, Dario Franceschini. La seconde carte de Bern est sa vraie, sa naturelle gentillesse. J'ai travaillé, avec lui comme correspondant en mondanités, à la «Tribune de Genève». Il s'est toujours montré disponible. J'ajouterai une chose personnelle. C'est bien la seule personne extérieure qui se soit fendue d'un mot pour me féliciter de ma retraite. Et je suis pour une fois sûr que ce n'est pas par joie de me voir partir! 

(1) L'affaire Bern a bien sûr davantage intéressé «Point de vue» ou «Le Figaro», unique quotidien à se soucier vraiment de patrimoine. En France, ce dernier passe pour de droite, alors qu'il est de gauche en Italie. «Le Monde» se préfère tourné vers l'avenir. Quant à «Libération», il oscille entre la culture baba et l'inculture bobo.
(2) Je viens de lire, jeudi 28 septembre, que le budget de la Culture 2018 n'avait pas été raboté, comme celui de bien d'autres départements. J'ai aussi vu que la part de cette manne réservée au patrimoine perdait encore quelques millions d'euros.

Photo (AFP): Emmanuel Macron avec Stéphane Bern.

Prochaine chronique le vendredi 29 septembre. La Fondazione Cini fête à Venise la diva du cinéma muet Lyda Borelli, qui fut aussi Madame Cini.

 

 

 

 

 

 

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