Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

POLITIQUE/Jusqu'où les musées peuvent-ils accroître leurs collections?

Crédits: Musée de Rouen

C'était il y a quelques jours, dans un musée pour la photographie. Discussion informelle. La conversation en vient au volume des collections, que mes deux interlocuteurs doivent en partie numériser. «Il y a énormément de choses dans certains domaines. Je ne sais plus trop quelles images choisir. Elle se ressemblent souvent. Il faut dire que nous avons des fonds entiers. Quelle portion dois-je en tirer?» Certains chiffres affolent. Si un photographe français dont j'ai oublié le nom (l'affaire remonte à plus de vingt ans...) avait tout détruit avant de mourir, à l'exception des 73 clichés qu'il estimait les meilleurs, l'Etat français conserve des ateliers surabondants. Celui de Sam Levin, portraitiste des starlettes et des chanteurs «yé-yé»des années 1960, compte 600 000 négatifs! Pour donner un nombre comparatif, le fonds de la famille Boissonnas, acquis par la Ville de Genève, n'en comporte «que» 200 000. 

Le 8e art suppose des collections énormes, comme la gravure, les monnaies et dans une moindre mesure les dessins. Il s'agit de pièces de petite taille, ou de minces feuilles de papier. Des pièces en général d'un coût financier moindre que la peinture ou la sculpture. Les privés du XIXe et des débuts du XXe siècle arrivaient du coup à constituer en une vie des ensembles de plusieurs milliers d'items. Ils les léguaient à un musée. Ou leurs héritiers (généralement des veuves) s'empressaient de les donner à une institution, histoire de faire enfin du vide à la maison. Les villes bénéficiaient ainsi gratuitement de collections, où le meilleur voisinait sinon avec le pire du moins avec le médiocre. Ce médiocre rejoignait les réserves, après un inventaire sommaire qu'il faudrait aujourd'hui reprendre. Je me suis laissé dire que le 12 pour-cent seulement des estampes du Cabinet des arts graphiques genevois disposerait de fiches répondant à des critères modernes de description.

Cote d'alerte

Dans ces conditions, certains grands musées ont depuis longtemps atteint, puis dépassé la cote d'alerte. C'est le cas à Londres pour le British Museum et le Victoria & Albert, qui possédaient déjà 7 ou 8 millions d'objets il y a une trentaine d'années (1). Avec ce que cela suppose. Moins d'un pour-cent d'entre eux se voit exposé, ne serait-ce que sporadiquement. Des magasins bondés. Une inspection rarissime. Comment vérifier l'état des œuvres quand il y en a tant? Or ce n'est pas parce qu'elles se trouvent dans le domaine public que les dégâts vont se découvrir ou s'arrêter. La décomposition des bobines de film nitrate a longtemps été (reste sans doute encore) la terreur des cinémathèques, ces musées du cinéma dont le patrimoine ancien apparaît instable... et explosif. Le V & A britannique ne connaît pas de tels dangers. Un sondage mené il y a bien longtemps dans ses réserves révélait toutefois un pourcentage élevé d'objets destinés à mourir sur place faute de soins (et de moyens humains comme financiers). Et pensez aux bibliothèques... Aux Archives... A Genève, ces dernières sont régulièrement menacées par les eaux (2). 

La question qui se pose depuis un demi siècle est donc celle de la capacité. Jusqu'à quel point un musée peut-il s'agrandir non pas sur le plan des bâtiments (un sujet à la mode), mais sur celui des collections. Plus question d'accepter n'importe quoi, histoire d'obtenir un ou deux chefs-d’œuvre. On discute. «Il est exclu pour moi de prendre le contenu entier d'un atelier», explique le directeur d'un musée d'art contemporain. «Nous demanderions à pratiquer une sélection limitée. Nous n'avons pas l'envie, ni surtout la place, d'aller plus loin.» Et le reste? Il faudra qu'il finisse ailleurs. Des ventes publiques. Des Puces. Quelquefois la benne. «J'ai récemment été appelé par un amateur affolé», témoigne un galeriste. «Les descendants d'un artiste que j'ai jadis représenté jetaient tout aux ordures. Il fallait selon mon interlocuteur que je fasse quelque chose. Mais quoi? Il s'agissait d'un peintre n'ayant plus aujourd'hui aucune cote.»

Des objets plus encombrants que d'autres 

Il va de soi que la sévérité des institutions dépend du volume de l’œuvre, de sa fragilité et des soins d'entretien qu'elle exige. "Pas de service de table complet", déclare ainsi la conservtrice d'un musée de céramique, "à moins qu'il ne soit vraiment extraordinaire." Nous revoici du coup au début de cet article. Un musée prendra plus facilement des photos, des monnaies, des gravures ou des dessins que des meubles, des tapisseries (les mites les adorent) ou des sculptures. Genève est très encombré par sa collection d'instruments anciens de musique, qui réclamerait des soins constants et qui se retrouve depuis des décennies dans une réserve. On sait qu'une section était prévue pour eux dans un MAH agrandi à la sauce Jean Nouvel. Sauf s'ils sont exceptionnels et d'un aspect esthétique fascinant, les violons et autres instruments à cordes sont néanmoins l'angoisse des musées, au même titre que les meubles, dont les marqueteries sautent à chaque changement de température.

Le problème actuel, c'est que les collectionneurs privés, qui «pompaient» jadis le marché, se font de plus en plus rares. Ou du moins très sélectifs. Le marché de l'art ne fonctionne désormais plus que grâce au haut de gamme. Une maison comme l'Hôtel des ventes genevois (devenu depuis peu Piguet) a certes longtemps su trouver des clients pour presque tout. Mais ses dernières ventes de 2016, par ailleurs financièrement réussies, ont révélé un gros pourcentage d'invendus. Idem chez Koller à Zurich. Là aussi, la question se pose, comme pour les fonds d'atelier. Que faire du reste? Bien des œuvres semblent actuellement condamnées à mort. «Je suis récemment allé voir une famille où il y aura partage», raconte ainsi un directeur de musée. «Il y avait là de très jolies choses. Eh bien, aucun héritier n'en voulait! C'était déjà beau qu'ils conservent la maison de famille.»

Un concept élitaire de la collection 

Et puis, la conception du musée a changé! Si ce dernier se veut maintenant démocratique sur le plan de l'accueil (d'où la fameuse médiation), il se montre en revanche élitaire sur le plan des œuvres. D'abord, il y en a bien moins par salle qu'il y a un demi-siècle. Finies les vitrines surpeuplées (et tragiquement empoussiérées) que j'ai encore connues enfant. Ensuite, il faut que les pièces retenues se montrent «de qualité». On ne parle pas pour rien d'un «tableau musée». Il doit être beau, bien sûr, mais aussi en bon état et surtout grand. De tels lieux n'aiment pas ce qui semble petit. Il faut dire qu'une toile se noie vite sur des murs blancs immenses et sous un plafond nettement plus élevé que dans un appartement... Alors à quoi bon s'embarrasser de ce qu'on ne montrera jamais, même dans une éventuelle exposition temporaire? 

S'encombrer, c'est pourtant aujourd'hui encore le devoir des bibliothèques, dont les utilisateurs se raréfient pourtant. C'est le lot des cinémathèques, qui ont renoncé depuis le début des années 70 au critère qualitatif des films pour en arriver une acceptation générale. Des archives aussi, qui reçoivent un matériel (notament administratif) devenu exponentiel. C'est aussi, apparemment, celui de certain fonds d'art contemporain. Si certains obéissent à une sélection drastique, d'autres se révèlent boulimiques. Un peu par force. Ils développent un aspect caritatif inavouable. Mieux vaut pour eux parler d'"achats de soutien". Je viens à ce propos de lire dans «Le Monde» du 30 janvier que le CNAP (comprenez le Centre national d'arts plastiques) regrouperait en 2020 ses 100 000 œuvres à Pantin. Dix-sept millions d’euros pour le bâtiment de 26 000 mètres carrés. A remodeler. Le directeur voudrait en faire «un centre vivant, ouvert aux débats». Mais 100 000, voilà qui donne tout de même le vertige. N'est-ce pas un peu beaucoup, autrement dit nettement trop? 

(1) Notez que le petit Musée des Tissus de Lyon, qui risque aujourd'hui la fermeture, possède bien 2,5 millions de textiles.
(2) Une solution semble néanmoins en vue, si j'en crois la «Tribune de Genève» du 22 juin 2016.

Photo (Musées de Rouen): Dans les réserves du Musée de l'éducation. Vous remarquerez le nombre de pupitres similaires.

Prochaine chronique le mercredi 8 février. Petite visite au Musée de Carouge.

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