Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

POLITIQUE CULTURELLE/ Y a-t-il aujourd'hui trop d'expositions?

Crédits: AFP

Y a-t-il trop d'expositions? Grave question. Il semble que leur nombre augmente encore. Interrogée par mes soins, la responsable d'une série d'institution étatiques françaises estime l'accroissement «à dix ou quinze pour-cent» en 2017. Un chiffre donné à la louche, bien sûr. Impossible de tout comptabiliser, même s'il semble clair que nous considérons ici les seuls musées, publics et privés. Il y a une dizaine d'années, «Beaux-Arts» publiait un supplément fin juin avec «Les 1000 expositions de l'été». Il se limitait déjà drastiquement à la France. Le mensuel semble avoir aujourd'hui renoncé aux chiffres. Il a comme tout le monde succombé sous la masse. 

La chose signifie-t-elle qu'un musée, quelle que soit sa spécialité, organise aujourd'hui davantage de présentations temporaires par an? Pas forcément. Certaines en font même moins, à l'image des galeries privées. Ces dernières tournent de nos jours avec quatre ou cinq accrochages chaque année, au lieu des dix et plus d'avant-guerre. Ce qui a en fait changé la donne, c'est la multiplication des lieux. La Suisse en offre un cas presque tragique. Le nombre des musées de tout poil a doublé depuis le début des années 1970. Je me souviens du jour où le seuil psychologique des 1000 a été atteint. En 2018, le nombre tourne autour de 1150, ce qui fait quelque chose comme un musée pour 7000 habitants. Un record du monde sans doute, même si les Chinois construisent aujourd'hui des institutions nouvelles à tour de bras. Et chacun des 1150 musées helvétiques produit de l'éphémère.

L'ère des flux 

C'est qu'il faut aller avec l'époque! Nous sommes à l'ère des flux. Le durable semble condamné. Jusqu'à la Première Guerre mondiale, un musée n'organisait quasi jamais d'expositions. Quand il y en avait une, comme les Primitifs français à Paris en 1904 ou les primitifs flamands à Bruges en 1902, c'était l'événement européen. Tout s'est accéléré par la suite à la manière d'une boule de neige devenant avalanche. Dans la mémoire collective, le Musée d'art et d'histoire de Genève a ainsi pu vivre longtemps sur le souvenir de la présentation des chefs-d’œuvre du Prado en 1939. Les gens se contentaient d'aller au musée, comme on va à la pêche ou aux champignons. C'était une distraction dominicale pour jours de pluie. Nul édile n'aurait eu à l'époque l'idée de citer des chiffres de fréquentation. L'institution tournait au ralenti une fois le bâtiment inauguré. Pour tout dire, certains musées avaient à peine un directeur, pas forcément rétribué.

C'est à partir des années 1960 (elles correspondent en France au règne d'André Malraux au Ministère de la culture, créé pour lui par De Gaulle) que tout a commencé à bouger. Un lieu comme le Grand Palais de Paris se voyait adapté à la programmation temporaire. Il y avait les premières manifestations «incontournables», même si l'adjectif demeurait à inventer. Il s'agissait désormais de déplacer les foules, surtout pour de grands sujets classiques. Le boom du contemporain demeurait à venir. Petit à petit, tous les musées s'y sont mis, les principaux comme le Louvre, le Prado ou les Offices y consentant en dernier. Et l'on a assisté presque partout à un phénomène paradoxal. Le public se contentait désormais de l'événement, laissant vide le reste des salles (1). Notons que la chose n'est pas propre aux beaux-arts. Le festival de cinéma a aussi eu tendance à l'emporter en prestige, et donc en fréquentation, sur la banale soirée au cinéma.

Un véritable système 

Dès les années 1990, l'exposition constitue donc un véritable système, avec ce que cela suppose de calendriers, de coproductions et de publications de catalogues. Les produits dérivés sont entrés en jeu (ils se vendent de nos jours moins bien). Un musée se doit de proposer une saison, comme un théâtre. Il lui faut des événements, attractifs et populaires. Là, c'est le 7e art que l'on retrouve, avec ses «block busters». Chaque exposition se doit également d’apporter ses joies annexes, avec ce que cela suppose de débats, d'animations, de projections, de concerts ou de colloques. L'intérêt du public doit être maintenu sur une période d'environ trois mois. D'où une inflation du personnel, et par conséquent des coûts. Pour ce qui est de ceux-ci, le boom du marché de l'art, avec ce qu'il a induit de frais d'assurances et de mesures de sécurité, a largement aidé à faire exploser les budgets. Imaginez ce que coûte aujourd'hui une rétrospective Jean-Michel Basquiat! 

Et pourtant, c'est le règne du toujours plus. La chose n'implique pas une grande diversité pour autant. Les recettes du succès demeurent assez limitées, comme à la télévision. Il faut un grand nom, ou alors deux en confrontation. Les pharaons, Picasso (soixante expositions Picasso dans le monde en 2017!), Caravage, Damien Hirst, Giacometti, Monet, Van Gogh et les précolombiens les plus dorés possibles tendent donc à se multiplier. Il s'agit de plaire au grand public en sachant que celui-ci reste en moyenne assez bourgeois, plutôt âgé et largement féminin. Peu de risques se voient pris en raison des investissements sur lesquels il se voit espéré du retour.

Le permanent au pain sec 

Dénoncé dès la fin des années 1990 par un historien de l'art du calibre de Francis Haskell, ce système semble avoir encore de beaux jours devant lui. Il devrait pourtant normalement engendrer une certaine lassitude. Toujours la même chose! Et ce au détriment des musées eux-mêmes. S'ils se voient par ailleurs désertés, c'est en partie parce que tout se voit sacrifié au temporaire. Celui-ci bénéficie des frais de décors, des dépenses en publicité et des soins courants, nettoyages compris. Peut-on demander au visiteur lambda de parcourir des salles poussiéreuses où des étiquettes justifient des vides? «Prêt à l'extérieur». Je viens ainsi de voir à Sèvres (où il y avait par ailleurs une très luxueuse présentation temporaire) des vitrines mitées. Il manquait une céramique sur deux, le reste étant parti se faire voir au Japon. Personne n'a pensé à fournir des pièces de remplacement, puisque nul ne vient en dehors des expositions. Des salles permanentes se voient même parfois fermées faute de gardiens en France ou en Italie. 

Ce déséquilibre se retrouve au niveau du travail de fond. Pour avoir un accrochage et si possible un catalogue prêts à temps, l'inventaire attend. La recherche aussi. L'accrochage permanent ne se voit plus modifié, ou presque. La richesse d'une institution ne provient plus de son fond propre, mais de ce qui débarque d'ailleurs. Il ne s'agit heureusement pas d'une fatalité. Certaines institutions construisent à partir de leurs collections. Je pense, dans des genres très différents, au Mamco genevois ou au Kunstmuseum de Bâle. L'exposition anime, complète, colore, met en contexte. Au lieu de proposer des «grandes expositions» se ressemblant entre elles comme des sœurs jumelles, il faudrait partout davantage de dossiers, de sorties des réserves et tout simplement du mouvement. Il suffit parfois de très peu de chose pour donner une impression du changement. Je me souviens de Neil McGregor, alors à la tête de la National Gallery de Londres. Il disait que, «quand il ne savait plus quoi faire», il inversait l'accrochage des murs. Ce qui était à gauche allait à droite et vice-versa.

Petites mais utiles

Et pour finir, pourquoi ne pas créer davantage de petites expositions? Modestes, mais utiles. Avec cinq ou six vitrines, deux ou trois socles, quelques projecteurs et quasi pas de budget, il devient permis d'imaginer bien des choses. Personnelles. Innovantes. Courtes. Inattendues. Légères en un mot. Elles diraient au visiteur: «Regardez ce qu'on a fait pour vous.» Tout le monde affirme aujourd'hui la bouche en cœur qu'il faut «faire vivre les musées». Le plus simple n'est-il pourtant pas de donner l'envie d'y revenir? Pour y parvenir, il n'y aura en revanche jamais trop de temporaire. Mais un temporaire qui ressemblerait à du renouvelement. A du roulement. Quand on dit que «ça roule», c'est que ça marche, non?

(1) Cela ne signifie pas que toutes les expositions touvent leur public. Loin de là.

Photo AFP): La foule au Grand Palais parisien. C'était ici pour la grand messe Edward Hopper.

Prochaine chronique le mardi 24 janvier. Elisabth Lebovici parles des années sida par rapport à la création artistique.

 

 

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