Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

POLÉMIQUES/Un musée doit-il vendre ou accueillir des dépôts de privés?

Crédits: Associated Press

«Cathédrales contemporaines» (mais le resteront-ils durant tout le XXIe siècle?), les musées focalisent les budgets, et donc l'intérêt du public. Bilbao, sur la côte basque, peut fièrement fêter en 2017 les 20 ans du bâtiment de Frank Gehry. En forme de tourte Forêt Noire, avec ses copeaux de métal sur le toit, l'édifice a révolutionné le concept de l'institution en créant le «musée-spectacle». A Paris, la Fondation Vuitton a franchi un pas supplémentaire en imaginant un lieu sans véritables collections. Il s'agit d'un garage de haut luxe (normal avec LVMH...) pour des expositions ruineuses, mais très grand public (1). Une image de marque, en quelque sorte. 

Vuitton me semble en plein dans la cible actuelle. L'important est devenu l’architecture d'un côté et l'accueil de publics le plus larges possibles de l'autre. Les collections, qui forment aussi bien la base que le stock, se voient lentement évacuées des esprits. Certains ont ainsi pu se choquer à juste titre du fait que le rapport commandé sous le règne de François Hollande par le ministère de la Culture, un énorme document jargonnant et creux, ne comporte jamais (j'avoue que je n'ai pas contrôlé) le mot «collection». Trop trivial, sans doute. Trop poussiéreux, assurément. Trop matériel surtout pour une époque aspirant à voir des flux partout, en rejetant le concret et le permanent.

Entassements sans limites 

Les collections existent pourtant bel et bien, avec les problèmes qu'elles posent. De stockage, notamment. Les réserves du Louvre entendent ainsi déménager à Liévin près de Lens, à la grande colère des scientifiques. A Londres se voient discrètement évoqués depuis plus de trente ans les aberrations suscitées par un entassement sans limites. Le British Museum ou le Victoria & Albert atteignaient vers 1980 les 7 ou 8 millions d'«items», dont beaucoup croupissaient dans un état incertain à la cave. La quantité ne peut qu'avoir augmenté depuis. Pensez que notre modeste Musée d'art et d'histoire genevois se targue de conserver quelque 700 000 pièces, sans qu'on n'ait jamais su comment le calcul en fut effectué. A la louche, probablement. 

Normal dans ces conditions que les actuels conservateurs et directeurs (et «trices», ajouterait-on à Genève) s'interrogent sur ce qui doit entrer, ou ce qui pourrait éventuellement sortir de leur fonds. Tout le monde semble d'accord pour ne plus admettre de nouvelles collections complètes, à moins qu'elles se révèlent du plus haut niveau, ou alors peu encombrantes. Le coût de conservation entre toujours davantage en jeu. Il existe en revanche un franc désaccord sur la reventes d'objets supposés mineurs ou redondants. Une opération dont les Américains se sont faits les grands spécialistes, en se faisant taper parfois sur les doigts par l'Association des directeurs de musées. Celle-ci avait mis au ban en 2014 le Delaware Art Museum, coupable d'avoir mis à l'encan un tableau important afin de renflouer sa caisse. «Une œuvre ne peut se voir vendue que pour en acheter une autre.» C'est ce que font couramment le «Met» de New York ou, ces jours-ci le département photo du MoMA.

Le tabou de la revente 

En Europe, où les collections demeurent inaliénables (sauf pour les institutions privée bien sûr!), le sujet reste tabou. Permettre au stock de fondre apparaît pourtant tentant. L'ennui, c'est qu'il faudrait le faire non pas en suivant les modes du jour, mais en éliminant des pièces parfois si faibles (ou dans un état tel) que beaucoup ne trouveraient sans doute pas d'acheteurs. Que faire des dizaines de milliers de tessons archéologiques une fois qu'ils sont étudiés, par exemple? Ce n'est pas là l'attitude des musées américains. Ils veulent avant tout réaliser du «cash», sans trop connaître le marché. Certains se sont débarrassés à vil prix de chefs-d’œuvre baroques quand cette période était déconsidérée... pour en racheter le lard du chat l'équivalent quand l'époque est revenue en faveur. 

Ce genre d'opérations commerciales finit par donner l'impression d'un musée-magasin, où le fonds possède quelque chose d'incertain et de flou. L’œuvre entre, sort puis parfois même revient. Il ne faut cependant pas oublier que nous restons en Amérique dans le domaine du privé. On le demeurait d'ailleurs aussi en partie quand le Kunsthaus de Zurich a vendu, il y a une quinzaine d'années, de petits Renoir non exposés pour acheter de gros Georg Baselitz. Le Kunsthaus possède une structure hybride. Les musées britanniques gardent tout. Mais eux aussi ne se situent pas tout à fait dans le giron de l'Etat. Ce sont des associations à «trustees», mais aussi à principes.

Le problème des dépôts 

Un autre cas pose aujourd'hui problème. Ce sont les dépôts. On sait que des collectionneurs confient leurs biens à des musées, qui en général les mettent aux murs ou dans des vitrines. Là, en interrogeant des gens, j'entends des points de vue très différents. La France, où la culture reste une affaire d'Etat et où les chefs-d’œuvre du Louvre tiennent des «regalia», conserve une peine folle à accepter le principe d'accueillir. Il faut donner, ou alors garder pour soi. Même chose en Italie. L'Angleterre ou les Etats-Unis assurent en revanche volontiers ce genre de gardiennage. La National Gallery de Londres propose ainsi quelques sommets de l'histoire de l'art. Titien, Holbein... 

En Suisse, deux positions s'affrontent. Pour les uns, c'est un apport, en exigeant bien sûr de pouvoir conserver la chose un certain temps. D'une part, le visiteur en bénéficie, de l'autre, il se tisse des liens (si possible durables) avec les amateurs. Le Mamco, qui entend aujourd’hui devenir un musée à part entière, a beaucoup bénéficié au début du réseau de son ancien directeur Christian Bernard. Lionel Bovier fait aujourd'hui le ménage. Bâle et Zurich ont usé et abusé du système. Il y a là non seulement des dépôts à long terme, mais des fondations privées à foison. Un système fluctuant et complexe, exigeant la correction de chacun. Si Berne n'a connu aucun problème avec les fondations Rupf ou Loeb, la Stifting Rudolph Staechlin de Bâle a trop fait parler d'elle en vendant un tableau phare, comme «Quand te maries-tu?» de Gauguin, aux Qataris pour environ 150 millions de francs.

Valeur augmentée? 

La chose (et le prix) font bondir certains conservateurs, surtout s'ils sont originaires de France. Ils accusent les musées de «cautionner le marché» et d'augmenter la valeur de propriétés privées en proposant leurs cimaises. C'est parfois vrai, surtout si l'authenticité de l’œuvre demeure controversée. Parfois hélas très jacobin... Je vois mal comment l'autoportrait de Van Gogh à l'oreille coupée ou le «Portrait de Patience Escalier» du même artiste, confiés depuis des décennies au Kunsthaus de Zurich par les héritier Niarchos, peuvent encore voir leur cote grimper. Le seul risque, comme dans le cas du Gauguin bâlois, me semble un retrait un peu brutal. Mais là, on peut faire confiance aux directeurs. Même s'il paraît un peu moins garni que celui de la Fondation Beyeler, leur carnet d'adresses permet vite de combler les manques. On prête volontiers outre-Sarine. On y donne aussi beaucoup.

(1) Le Guggenheim de Bilbao est en fait riche des collections du musée américain.

Photo (AP): Le Metropolitan Museum of Art de New York a toujours reçu, vendu et accueilli des dépôts.

Prochaine chronique le mercredi 25 octobre. Florence propose l'exposition d'anthologie sur la seconde moitié du XVIe siècle en Toscane.

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