Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Polémiques autour du futur LACMA de Los Angeles repensé par le Suisse Peter Zumthor

Ce projet de 650 millions de dollars est un geste architectural qui diminue en fait la surface actuelle, tout en éliminant des pans entiers de collections.

Une partie du projet de 32 000 mètres carrés.

Crédits: Studios Peter Zumthor.

On ne peut pas dire que la nouvelle ait été claironnée dans la presse francophone. Si l'omniprésent Jean Nouvel avait remporté la timbale, il en eut sans doute été autrement. Seulement voilà! C'est le Suisse Peter Zumthor qui construira le nouveau County Museum of Art de Los Angeles, plus connu sous le sigle de LACMA. Une opération pharaonique. La chose se voit pour l'instant (et les coûts tendent toujours à exploser!) budgétée 650 millions de dollars, ce qui fait tout de même beaucoup d'argent. Une somme si élevée qu'elle avait jusqu'ici laissé songeur. Annoncé depuis dix ans, le bâtiment verrait-il une fois le jour?

Il semble bien aujourd'hui que ce sera le cas. Le Board of Supervisors a promis 117,5 millions de dollars. Le Conseil municipal a donné tout récemment à la fois son aval et son soutien financier. Des stars comme Brad Pitt et de vieilles vedettes dont Diane Keaton battent aujourd'hui du tambour pour lancer la construction de ce bâtiment phare. Les Etats-Unis se retrouvent pris dans une bulle économique. Les bulles rendent non seulement euphoriques, mais aveugles. Rien ne sera trop cher pour cette structure de 32 000 mètres carrés, qui remplacera quatre bâtiments édifiés dans les années 1960 à 1990. Celui de Renzo Piano, inauguré en 2008, se verra tout de même conservé. On ne devient pas vieux quand on est une construction située au pays du renouvellement éternel!

Un bâtisseur rare et chic

Je n'ai bien sûr pas besoin de vous présenter Zumthor. A 75 ans, le Bâlois a derrière lui un somptueux palmarès, qui lui a du reste valu le Prix Pritzker en 2009. Je ne vais pas vous détailler son contenu. Je me contenterai des désormais historiques thermes de Vals (1986-1996) ou des triomphes que lui ont valu ses réalisations muséales à Bregenz, en Norvège ou à Cologne. Contrairement à ses compatriotes Herzog DeMeuron, Zumthor reste par ailleurs un bâtisseur rare, et donc chic. Il faut presque supplier cet ancien ébéniste pour qu'il vous accepte comme client. Los Angeles a eu ce qu'il voulait. Le LACMA marquera les tardifs débuts de l'Helvète en terre américaine. C'est moins banal que d'avoir un produit de série sorti des usines Frank Gehry.

Le bâtiment largement vitré. Une sorte de belvédère. Photo Studios Peter Zumthor.

Le public a eu un aperçu du projet il y a trois ans à la Biennale d'architecture de Venise. Zumthor occupait en «archistar», et même en star tout court, un bout de l'Arsenal. Il faut bien admettre que l'objet s'y annonçait comme follement séduisant. Une sorte de belvédère, doublé d'un lieu de promenade. Quelque chose de spacieux et de lumineux. Mais attention! Un geste architectural ne ressemblant strictement pas à un musée, même si la chose restait en apparence modeste, voire presque écologique. Nous étions loin de la démesure prétentieuse de Zaha Hadid au MAXXI de Rome ou du jeu des construction, genre plots pour enfants en beaucoup plus grand, que nous promet depuis des années Gehry pour un Guggenheim ne parvenant toujours pas à se concrétiser du côté d'Abu Dhabi. On sait que les méga-projets du Guggenheim se révèlent souvent des pets dans l'eau. Annulés à la dernière minute. Ou reportés indéfiniment. Après 2006, on parle aujourd'hui de 2022 du côté des émirats. Ce sera peut-être la Saint Saint-Glinglin.

Un double paradoxe

Je vous ai donc expliqué que Zumthor imaginait un «espace spacieux et lumineux». Nous voilà au cœur du problème. La chose n'a pas été pensée pour montrer des œuvres. En fait, il y aura moins de place pour elles que maintenant. L'abondance même de la lumière semble de plus mauvaise pour leur conservation. Ce double paradoxe ne va pas sans créer la polémique, comme on dit en jargon journalistique. Celle-ci enfle des deux côtés de l'Atlantique. J'ai ainsi consulté le «Los Angeles Times», qui s'en est fait l'écho sous la plume du critique Christopher Knight le 2 avril dernier. Ce dernier a fait ses comptes, ce qui prouve un esprit pratique. Au fil des modifications successives apportées par Zumthor, il arrive ainsi à huit pour-cent de surface en moins. Sans compter le fait qu'elle se verra partiellement utilisée, vu le côté «leisure» et «fun» du bâtiment. Un bel autogoal pour une institution boulimique ayant a acquis 125 000 objets en une soixantaine d'années. Knight parle de «the incredible shrinking museum». On ferait mieux selon lui d'en rester au stade actuel.

Le Guggenheim d'Abu Dhabi de Gehry. Photo Studios Frank Gehry.

De ce côté de l'océan, c'est la politique culturelle qui inquiète. Le LACMA a déjà décroché de ses salles la totalité des collections d'art européen ancien, patiemment formées en vingt-quatre ans par le conservateur Jean-Patrice Marandel, aujourd'hui à la retraite. En caves, alors même que les derniers achats se révèlent récents! Le signe donné à l'extérieur est qu'on veut éliminer à la fois ce qui est vieux, ce qui vient de l'extérieur des Etats-Unis et ce qui se veut permanent. Le but serait de montrer de manière éphémère du contemporain américain. S'agit-il là d'un fantasme? Ou L.A. donne-t-il un signe avant-coureur de ce qui se pratiquera ailleurs aux Etats-Unis, puis chez nous? On sait les salles permanentes partout menacées. Les gens du tout-contemporain sont à mon avis des lobbyistes. La création actuelle peut en prime prendre des aspects chauvins. Ce n'est pas le cas en Europe, mais il existe une tendance nationaliste américaine dès les années 60 et une autre chinoise depuis 2000. C'est pour ça qu'il faut surveiller le LACMA de près. Cela dit, nous avons encore le temps. Prévus pour débuter fin 2019, les travaux ne devraient aboutir qu'en 2023. On verra bien alors ce qui se passera dans les Greffen Galleries, ainsi nommée d'après le nom d'un mécène new-yorkais.

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