Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

POLÉMIQUE/Un musée d'ethnographie doit-il être un forum politique?

Crédits: Keystone

Qu'est-ce qu'un musée d'ethnographie? En quoi se distingue-t-il d'une institution vouée aux arts extra-européens? Que penser des statuts hybrides? C'est la question que je me pose après avoir parcouru dans «Gauche-Hebdo» (vous voyez que je varie mes lectures) l'article de Sylvain Thévoz intitulé «Le MEG: Disneyland de l'ethnographie?» Un texte que son auteur a par ailleurs posté sur son blog dans la «Tribune de Genève», l'homme étant je vous le rappelle un élu socialiste. 

Dans son papier, le Genevois se penche sur le cas du MEG, qui est notre musée d'ethnographie, rouvert le 31 octobre 2014. Côté entrées, le public plébiscite la nouvelle construction. A la foule de l'ouverture a succédé celle des trois premières expositions. Le musée a connu un nombre de visiteurs élevé en 2015, et un autre encore accru l'année suivante. Or, normalement, le succès va decrescendo, l'exemple caricatural étant le Louvre de Lens. Lors d'une visite dominicale récente hors exposition (il n'y en a, rappelons-le, guère plus qu'une grande par an), Sylvain Thévoz s'est désolé du peu à voir (le fonds permanent) et surtout du propos tenu. «L'ethnologie façon MEG, une euphémisation des enjeux sociaux?»

Un lieu avant tout social? 

Pour Thévoz, par ailleurs anthropologue, tout semble clair. Une institution comme le MEG devrait présenter des expositions «sur l'Islam, le monde ouvrier, le capitalisme, le pouvoir, la condition des femmes, le terrorisme ou les migrants.» C'est une option. Il s'agirait alors d'un musée de société, axé sur aujourd'hui. C'est le sens que lui a donné dans les années 1990 et 2000 Jacques Hainard à Neuchâtel. Le directeur présentait dans un autre contexte, en jouant des ressemblances et des oppositions, les objets du quotidien au MEN (un bâtiment aujourd'hui en travaux). L'homme a ainsi créé un genre, qui a fait école, en s'interrogeant sur les femmes, la notion d'héritage ou un vide aussi anonyme que «Le trou». Les collections patrimoniales ont plus ou moins été évacuées au profit d'une exposition annuelle sur une question sociale, vue dans toutes les parties du monde. Une option poursuivie par son successeur. 

Né en 1943, Jacques Hainard était lui-même un héritier. Son musée avait vu passer avant lui d'autres grands directeurs, comme Arnold van Gennep (1873-1957) ou Jean Gabus (1908-1992). Mais ceux-ci travaillaient encore en des temps où la notion d'altérité correspondait à des différences visibles de vie et à des créations d'objets artistiques ou artisanaux bien typés selon les régions. L'art ethnique ou tribal a lentement disparu depuis les années 1950. «Devons-nous montrer le transistor d'un Peul?», disait Hainard avec un grand rire. La mondialisation, l'uniformisation, l'industrialisation supposaient selon lui d'autres approches pour rester branché sur l'actualité. Les cultures ancestrales étaient devenues historiques.

Fonds anciens et collections nouvelles 

Il n'empêche que d'autres musées possèdent des fonds très importants, collectés au XIXe siècle en un temps où leur valeur commerciale restait nulle et où la fabrication d'artefacts demeurait quotidienne. Depuis la découverte des arts «nègres», puis «premiers», il s'est par ailleurs constitué dès les années 1910 de nouvelles collections, bâties selon des critères esthétiques occidentaux. D'autres formes de regroupements restent encore possibles. Il y a traditionnellement des lieux voués au seul art asiatique, comme Guimet ou Cernuschi à Paris, Baur à Genève. La Chine ou le Japon ont toujours joui d'un statut privilégié. L'Afrique ou l'Océanie, elles, ont lentement émergé de l'ethnographie, en «pool» souvent avec la peinture contemporaine. Il s'agissait dès lors de produits hors-sol (un peu comme les tomates), détachés de presque tout contexte culturel. Seules comptaient la beauté ou l'émotion. On pourrait affirmer qu'il en va ainsi pour le Barbier-Mueller de Genève, si le musée privé ne s'accompagnait pas de recherches sur le terrain et de nombreuses publications scientifiques. 

On en arrive donc de nos jours à des musées de beaux-arts, d'autres de société (dont ferait plus ou moins partie les Musée des Confluences de Lyon) et de troisièmes mixtes résultant de notre changement de regard. Des musées à l'ancienne abritaient en effet, entre des montagnes de productions artisanales du type vannerie, quelques chefs-d’œuvre à mettre en valeur. C'est le cas du MEG, où entre des dizaines de flèches intéressantes sur le seul plan scientifique se trouvent un sublime objet marquisien, récemment montré au Quai Branly, ou une admirable statue chinoise du XIVe siècle. Il y avait bien d'autres choses magnifiques chez Eugène Pittard ou Emile Chambon.

Jusqu'où donner l'information? 

Que faire de tout cela? Comment actualiser l'ensemble? De quelle manière le faire vivre? C'est la difficile question que posent ces objets provenant de cultures presque aussi morte que celles de la Grèce antique ou de l'Egypte des pharaons. Il est permis de les amener jusqu'à aujourd'hui, comme Guimet et Cernuschi, qui s'intéressent désormais aux arts contemporains asiatiques. D'organiser des débats et des conférences. De jouer des musiques. De donner la parole aux gens venus d'ailleurs. 

Faut-il du coup politiser tous les débats, comme le demande Sylvain Thévoz, c'est à dire transformer le MEG en forum? Je n'en suis pas sûr. Il faudrait pour cela un autre lieu, sans objets finalement. Un endroit un peu neutre. Si le politicien s'étonne que «les artefacts kanak, malgaches ou maoris manquent d'information sur le quotidien de ces gens», je répondrais que personne ne parle de la situation politique espagnole actuelle devant un Velázquez.

Un doit à l'autonomie 

Il ne faut en effet pas tout mélanger. L'art africain, même s'il n'est pas aussi bien représenté au MEG qu'au Museum Rietberg zurichois ou Museum der Kulturen de Bâle, a droit à une certaine autonomie. Pourquoi ses créateurs seraient-ils traités différemment que ceux des autres peuples? Cela n'exclut pas le débat, mais ailleurs que dans les salles d'exposition. Je ne pense pas que les objets doivent servir d'otages à un discours, ni que leur valeur demeure simplement illustrative. Nous ne sommes pas aux arts et traditions populaires, un musée bien français que Paris a du reste fermé.

Photo (Keystome): Une partie des collections permanentes du MEG, qui traite aussi de l'Europe.

Ce texte est accompagné d'un autre sur le Musée Cernuschi à Paris.

Prochaine chronique le lundi 27 février. Le Kunsthaus de Zurich montre Kirchner, un artiste allemand qui a été très influencé, dès avant 1914, par la sculpture africaine.

 

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