Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Polémique. Le Musée Maillol présente à Paris 57 tableaux de la Fondation Bührle

C'est toujours la même histoire! Le Zurichois d'adoption garde son étiquette de marchand d'armes des nazis. Les tableaux proposés, de Manet à Picasso, sont superbes. Il y a la documentation voulue. Mais...

Le célébrissime portrait de Bührle en 1954 au milieu de ses tableaux.

Crédits: Dimitri Kessel, The Life Picture Collection, Getty Images, Photo fournie par le Musée Maillol, Paris 2019.

La Collection Bührle arrive à Paris, et ce sont les remous habituels. L'ensemble du Zurichois d'adoption ne saurait être que sulfureux. Dans un article de «La Gazette Drouot» comportant des erreurs (1), Sarah Hugounenq indique que «plusieurs institutions parisiennes se sont montrées frileuses à l'idée de l'accueillir.» Le Musée Maillol aurait fini par accepter, parce que privé. Tonitruant dans «Le Monde» comme s'il était en chaire, Philippe Dagen explique pour sa part qu'il aurait bien aimé pouvoir parler d'art, mais que la personnalité de l'amateur l'en empêche. L'article est titré «collectionneur-spoliateur». Il faut préciser que ce monsieur, enseignant et critique, a supervisé la thèse d'Emmanuelle Polack sur «Le marché de l'art sous l'Occupation, 1940-1944» dont je parle une case plus bas dans le déroulé de cette chronique. Ce professeur de morale, cet indigné patenté  ne pouvait pas laisser passer cette occasion de prêcher pour sa paroisse. Les spoliations.

Je vais par conséquent rouvrir le dossier pour la centième fois. La dernière, c'était il y a deux ans lorsque des tableaux Bührle, pas toujours les mêmes d'ailleurs, avaient été présentés par l'Hermitage de Lausanne. Né Allemand, ancien étudiant en histoire de l'art, l'homme avait épousé la fille d'un gros industriel. Il s'était révélé bon en innovation et surtout en affaires. Venu diriger une filiale suisse, l'immigré avait transformé une paisible entreprise métallurgique en redoutable fabrique d'armement, qu'il finira par racheter. Oerlikon-Bührle ravitaillera la France ou l'Angleterre avant de se concentrer sur l'Allemagne nazie, avec l'aval du Conseil fédéral. La neutralité coûte cher. Après 1945, alors que Bührle avait centuplé sa fortune, il se mettra au service des Etats-Unis. Itinéraire connu. C'est un celui d'un «marchand de mort». Nous sommes d'accord. Reste à savoir si le scandale consiste à vendre des armes ou à les acheter.

Une passion longtemps en sourdine

Bührle a longtemps mis de côté sa passion, bien réelle, pour la peinture. Ses premiers achats remontent à la fin des années 1930, quand il avait atteint la quarantaine. Le marché de l'art restait atone sous le coup de la Crise. Il y avait énormément à vendre. Les nazis allaient brouiller les cartes en lâchant sur le marché des tableaux saisis à des familles juives, ou simplement décrochés des musées germaniques. Après guerre, Bührle devra rendre treize toiles jugées spoliées. Il proposera aux propriétaires légitimes de les racheter. Neuf œuvres revinrent ainsi entre ses mains. De l'argent frais faisait du bien à la fin des années 1940. Maillol expose ainsi la correspondance entre Bührle et ce Paul Rosenberg à qui le musée a du reste dédié en 2017 une exposition intitulée «21, rue de La Boétie». Le marchand y accepte de lui revendre la merveilleuse «Femme au corset rouge» de Corot. Mais pas le bouquet de fleurs de Manet. Le tableau préféré de Madame Bührle. Il y a un pataquès sur la somme à verser pour le Corot. Rosenberg prend la faute sur lui. Il a ferré un nouveau client. Les deux hommes feront plus tard des affaires ensemble.

"Le baron Lepic et ses filles" par Degas. Ludovic Napoléon Lepic était lui aussi peintre. On le redécouvre aujourd'hui. Photo DR.

Bührle va énormément acheter au début des années 1950. Jusqu'à cent tableaux par an. L'actuelle Fondation, créée en 1960, n'en abrite qu'une petite partie, complétée par un legs récent de son fils Dieter. Impossible de dire qu'il n'existe pas un goût Bührle. Il ne va pas toujours vers la facilité. «Le suicidé» de Manet aurait eu de la peine à trouver un autre acquéreur à l'époque. Ses Renoir, à commencer par «La petite Irène» ne sont jamais des Renoir de série. «Le garçon au gilet rouge» de Cézanne constitue le chef-d’œuvre d'une suite de variations sur ce thème. Quand il réalisera en 1953 que Picasso est finalement un grand artiste, Bührle s'offrira «L'Italienne» au cubisme coloré de 1917. Une composition très intellectuelle. Il la complétera, comme souvent, par une toile de jeunesse, datée 1901. Le Zurichois aimait bien montrer d'où sortent les grands peintres.

Un héritage divisé

En 1956, Bührle meurt d'une crise cardiaque à 66 ans. Sans testament précis. Sa collection était en pleine mutation. D'un côté, il descendait vers les modernes. De l'autre, il remontait aux anciens, vus comme des précurseurs. Guardi, mais aussi Frans Hals, Ingres ou même un primitif allemand des années 1420. Il s'agit d'un ensemble inachevé, que se divisent la veuve, le fils et la fille. Ils créeront plus tard la fondation qu'ils doteront d'un tiers des œuvres, le reste demeurant chez eux (2). Il y a eu depuis des ventes, mais aussi des achats. Et donc des changements. Christian Bührle demeure aujourd'hui un amateur actif. Autant dire que la Collection Bührle, qu'ont pu voir les Zurichois deux ans après sa mort dans l'aile du Kunsthaus financée par l'industriel, a en partie disparu.

"Le Suicidé" d'Edouad Manet. Photo DR

Ce qui en subsiste est éblouissant. Lukas Gloor sait gérer cet ensemble, qui rejoindra en 2021 le Kunsthaus. La mort des enfants a facilité les choses. Hortense n'aimait pas qu'on fouille dans le passé paternel. Il le fallait cependant. Les archives supposées disparues existaient dans un grenier. On peut dire qu'avant la tournée accomplie par une soixantaine de chefs-d’œuvre (il y en a 57 au Musée Maillol) tout ce qui a pu se voir éclairci l'a été par l'équipe formée par Gloor. C'est là le paradoxe. Les collections suspectes ont mieux été étudiées que les autres. Je songe à celle d'Eduard von der Heydt au Museum Rietberg de Zurich. Ici, quatre œuvres spoliées sur 1600. Je viens de vous en parler. Je pense bien sûr également au trésor des Gurlitt. Reste qu'ici aussi on ne pourra jamais tout savoir.

Un véritable oeil

Vous pouvez donc voir l'âme en paix au Musée Maillol, dans une jolie présentation et avec une salle de documentation (3), les Manet et les Monet, les Vlaminck et les Derain (fauves, bien entendu!), les Sisley et les Cézanne, les Van Gogh et les Gauguin, les Picasso et les Braque. Vous ne découvrirez (presque) rien de faible. Le visiteur sent ici l’œil. Cet œil qu'il ne suffit pas d'être milliardaire pour acquérir. Cela dit, devenir milliardaire n'a rien de simple non plus...

(1) La pire étant de dire que la fondation est donnée au Kunsthaus, alors qu'il s'agit d'un dépôt à long terme obtenu de haute lutte.
(2) Il y avait aussi un important ensemble de sculptures gothiques.
(3) Un film permet aussi d'entre la conférence prononcée par Bührle à Zurich en 1954. Il s'agit de son seul texte sur la collection, ici dit par un comédien.

Pratique

«La Collection Bührle, Manet, Degas, Renoir, Monet, Cézanne, Gauguin, Van Gogh, Modigliani, Picasso», Musée Maillol, 59-61, rue de Grenelle, Paris, jusqu'au 21 juillet. Tél. 0033142 22 59 58. site www.museemaillol.com Ouvert tous les jours de 10h30 à 18h30, le vendredi jusqu'à 20h30.

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