Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Polémique animée. Faut-il un obélisque et des sphinx sur la place Tahrir du Caire?

Le président Sissi a décidé de déplacer des oeuvres colossales de Tanis et de Karnak. Il y a les pour et les contre. Pour une fois, la religion n'est pas entrée dans ce conflit.

La place Tahrir.

Crédits: Reuters

C’est une querelle artistique. Mieux vaut après tout se battre pour la culture que pour autre chose. Cela prouve que les enjeux intellectuels se voient jugés importants. Nous sommes au Caire, dans une des villes les plus peuplées et les plus polluées du monde. Le président égyptien Abdel Tallah al-Sissi entend redonner du lustre à l’immense place Tahrir. Comme l’endroit abrite le fameux musée dédié depuis 1902 aux antiquités nationales, il a été prévu de dresser là un obélisque au nom de Ramsès II provenant de Tanis, dans le Delta, plus quatre sphinx arrachés à Karnak. Bref de conférer au lieu, dont toutes les façades se verraient par ailleurs repeintes, une allure pharaonique. La chose me semble plutôt rassurante, si l’on pense que le pays a failli basculer il y a quelques années dans l’iconoclasme islamiste. Des fous furieux parlaient même de détruire le Sphinx (le vrai, le gros, celui de Gizeh), voire les Pyramides pendant qu’on y était.

La pièce montée prévue au centre de la place ne fait cependant pas que des heureux. Alors que l’entreprise arrive à mi-chemin, l’obélisque ayant déjà accompli son grand voyage, des voix discordantes se font entendre. Oh, ce ne sont pas les premières! Dès 2019, des archéologues, des universitaires et des défenseurs du patrimoine s’étaient exprimés. Ils avaient envoyé une pétition à Sissi imperator, lui demandant de tout interrompre. Une procédure judiciaire avait été parallèlement lancée pour faire cesser les atteintes potentielles à des «objets inestimables». La Convention de Venise s’était vue invoquée. Il faut dire que la place, rendue célèbre lors des manifestations monstres du «printemps arabe» de 2011, est surtout connue des autochtones par ses embouteillages et ses gaz de voiture. Il y a donc un risque de dégradation de l’obélisque et des sphinx. Mettre des masques aux moutons à corps de lion ne se révélerait pas suffisant.

"Une touche de civilisation"

Le président ne voit évidemment pas les choses du même œil. Les vestiges apporteront au lieu une «touche de civilisation». Des garanties de respect sont apportées. Le ministre du Tourisme a expliqué que les sphinx se verraient placés sur des piédestaux assez hauts pour empêcher tout vandalisme. L’obélisque deviendrait encore plus inaccessible aux tagueurs ou aux intégristes. Certains égyptologues ne sont pas opposés au projet. Des obélisques se dressent depuis des siècles aussi bien sur la place Saint-Pierre et la Piazza Navona de Rome que sur les bords de la Tamise (la fameuse «Cleopatra’s Needle») ou à la Concorde. Il y a des pluies acides à Londres et à Paris. Alors pourquoi pas au Caire?

Cela dit, le colosse de Ramsès II qui se trouvait depuis des décennies devant la gare centrale du Caire a accompli le chemin inverse. Il a été retiré de son socle afin d’intégrer le nouveau musée égyptien, qui n’en finit pas de ses terminer près des Pyramides. Allers et retours. Sens et contresens. Chassé-croisé. Décidément, le monde est bien compliqué!

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