Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Plastiques". Le CACY d'Yverdon-les-Bains propose 730 gravures d'Etienne Krähenbühl

L'artiste vaudois a pressé deux estampes par jour. Il s'agit de monotypes faits avec ses déchets plastiques peints. Un projet aussi bien écologique qu'esthétique.

Quelques tirages sur les murs du rez-de-chaussée de l'Hôtel-de-Ville.

Crédits: CACY, Yverdon-les-Bains, 2019

Il est bien loin le temps où Alain Resnais, alors documentariste, entonnait «Le chant du styrène» sur un poème en alexandrins de Raymond Queneau. C'était en 1958. Depuis, tout le monde sait, mais sans vouloir en tirer les conséquences, que le plastique constitue l'ennemi. Un ennemi utilisé au nom de l'hygiène, ou alors par économie et par paresse. Et tant pis pour les images, de plus en plus affolantes, venues notamment des mers! Ces matières synthétiques finiront pourtant à ce rythme par recouvrir la Planète entière.

La nouvelle exposition du Centre d'art contemporain d'Yverdon, ou CACY (n'oubliez pas que vous devez prononcer kaki) s'intitule précisément «Plastiques». Il s'agit là d'une contribution d'Etienne Krähenbühl. «L'artiste le plus présent à Yverdon», rappelle Karine Tissot en charge du CACY. Le sculpteur y occupe effectivement une partie des anciennes usines Leclanché. Les piles électriques. On sait que la ville a beaucoup souffert de sa désindustrialisation à la fin des années 1980. Pensez aux espaces dégagés par l'ancienne fabrique de machines à écrire Hermès... Toujours est-il que l'artiste, aujourd'hui âgé de 65 ans, bénéficie là de larges espaces lui permettant des œuvres volontiers monumentales. Nombre d'entre elles ont été permises par la collaboration avec le physicien Rolf Gotthart de l'EPFL. Un spécialiste les alliages «à mémoire de formes».

Le temps qui passe et celui qu'il fait

Ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit aujourd'hui au rez-de-chaussée de l'Hôtel-de-Ville, transformé en Kunsthalle depuis quelques années. «Etienne a conçu deux gravures par jour, pendant un an, à partir des déchets plastiques produits par sa consommation personnelle», explique Karine. Il s'agit là de grandes pièces, où se reflète la grande préoccupation de l'artiste: le temps. Celui qui passe. Celui qu'il fait. «Les couleurs peintes dont ont été recouverts les résidus, avant de passer sous les presse de l'atelier Raymond Meyer à Lutry, reflètent ainsi les conditions climatiques du moment avec leurs jaunes chaleureux et leurs bleus froids.» Inutile de préciser que chacune des 730 pièces présentées sur les murs du CACY reste un monotype. Il y a écrasement de la couleur sur l'épais papier. «Un papier qui a adopté en partie sous le choc la forme des objets. On pourrait presque y voir des bas-reliefs.»

Etienne Krähenbühl. Photo RTS.

L'accrochage se révèle bien sûr très dense. Il y a plusieurs rangs de gravures carrées. Elles courent sur les murs sans un millimètre de libre entre elles. «Le miracle, c'est que tout soit finalement rentré.» Il y a, si on le veut bien le suivre, un parcours logique. Il part du 1er septembre 2017 pour se terminer un an plus tard. Les images vont par couple. Il y a toujours l'envers et le revers. Autant dire que les objets, au départ tridimensionnels, sont pressés une fois d'un côté et une fois de l'autre. La chose produit des estampes d'une fausse gémellité. Les deux faces ne se ressemblent qu'en partie. On retrouve là aussi l'aspect sculptural de l’œuvre du Vaudois (Etienne Krähenbühl est né à Vevey en 1953). Une statue n'offre-t-elle pas par principe différents points de vue différents?

Un travail d'endurance

Il y a bien sûr une part écologique dans ce travail. Les activités de médiation en tiendront du reste largement compte avec des «détective plastique» ou un atelier «Zero Waste» (les choses se diraient-elles mieux en anglais?). C'est dans la logique des choses. Il n'en s'agit pas moins avant tout d'une aventure esthétique, doublée d'un travail d'endurance. Comme de nombreux photographes suisses participent depuis des âges à l'opération «Une photo par jour», Etienne Krähenbühl s'est obligé à donner quotidiennement sa contribution, qu'il soit ou non en forme. Qu'il en ait envie ou pas. A propos, j'ai oublié de le lui demander. Que vont devenir plus tard ces 730 pièces, qu'il me semble difficile de considérer autrement que comme un tout? On peut difficilement ici imaginer un recyclage...

Pratique

«Plastiques, Etienne Krähenbühl», Centre d'art contemporain, Hôtel-de-Ville, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu'au 20 octobre. Tél. 024 423 63 80, site www.centre-art-yvrdon.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 12h à 18h. Les objets ayant servi à Etienne Krähenbühl pour ses estampes sont accumulés jusqu'au 29 septembre à La Cabinerie, rue Grimoux à Fribourg. Il s'agit là d'une ancienne cabine de téléphone transformée en galerie depuis la fin de l'an dernier. Site www.lacabinerie.ch

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