Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Piguet propose ses ventes de juin. Trois mille lots seront vendus en ligne et à la criée

Il y a comme toujours de tout. Les meubles sont parfois très bien. Il y a quelques bons tableaux. Plus bien sûr les bijoux, les montres et les sacs à main.

La cage à oiseau avec une pendule sous le socle.

Crédits: Piguet, Genève 2021.

«Il y a de la bonne came. Je vois beaucoup d’objets m’intéressant.» L’un des rares antiquaires romands survivants communique son enthousiasme, entre deux téléphones. L’homme est en société avec un confrère. Ce dernier n’a pas encore vu le contenu du 51, rue Prévost-Martin à Genève. Il faut dire que vous sommes peu nombreux, en ce midi du 1er juin. Les premiers visiteurs ont dû s’inscrire pour avoir droit à cette «preview». Le public ne pourra librement venir que le 4 pour trois jours. Ce sera ensuite le grand chambardement. Il s’agira de transformer en quarante-huit heures le lieu d’exposition en salle de vente. Piguet a prévu davantage de «criées» cette fois que lors des éditions précédentes. Quatre en tout, le reste se passant en ligne. Si la luxueuse brochure récemment publiée pour célébrer la reprise de la Salle des ventes par Bernard Piguet indique une poussée de fièvre (du genre 40 degrés) de l’«online» depuis 2018, c’est bien parce qu’il a alors remplacé les «ventes silencieuses». Elles semblaient d’un autre temps.

Le dessin de Salvador Dali. Photo Succession Salvador Dali, Piguet, Genève 2021.

Tout se voit mélangé par affinités au 51, Prévost-Martin, alors que l’annexe, installée de l’autre côté de la rue, se limite à l’envahissant «online». Il suffit de bien regarder les numéros. S’ils vont de 1 à 362, ils passeront (métaphoriquement) sous le marteau. S’ils comportent quatre chiffres, tout se réglera par écrans interposés. Je rappelle que la méthode ici adoptée n’apparaît pas des plus simples, mais qu’elle reste maîtrisable. J’entends tout de même deux dames très Champel (1) se faire expliquer pour la cinquième fois la marche à suivre. Elles pourraient au fait également laisser un ordre écrit. Ces derniers possèdent en plus le mérite de ne créer aucune addiction. Les enchères en ligne peuvent devenir de vrais casinos.

Une belle vente de livres

Comme toujours ici, la présentation reste serrée. Il y a plusieurs milliers de lots. Certains proviennent d’une «collection patricienne» genevoise. Des héritiers se délestent de leur patrimoine familial avec ce que cela suppose de portraits (dont certains de Firmin Massot). Des livres et de l’argenterie ancienne sortent de l’inépuisable demeure fribourgeoise d’Alain Gruber. Je vous ai parlé de la succession de ce flamboyant au moment de la récente dispersion de ses meubles au Dorotheum de Vienne. Les bouquins sont à l’image de l’homme. Spectaculaires. Avec des estimations très douces, comme presque toujours chez Piguet, qui proposera du coup le 7 juin une jolie bibliothèque. L’idéal pour ceux que tenterait la collectionnite. Cela demeure à la fois peu encombrant (à condition de rester dans des quantités raisonnables, sien sûr!) et bon marché.

La console rocaille, modestement prisée entre 5000 et 8000 francs. Photo Piguet, Genève 2021.

Il y a cette fois de beaux meubles chez Piguet. J’ai cependant dû chercher le plus époustouflant d’entre eux. Ajourée comme une dentelle, la grande console Louis XV (No 164) est sombre et loge dans un coin obscur. Il n’y a pas pour elle de mise en vedette comme pour l’oiseau chanteur dans sa cage des années 1800 (No 178), créée «dans l’entourage de Jacquet-Droz». Suspendu au plafond, l’objet se reflète dans un miroir posé sur un socle. Il faut dire que la maison en attend entre 20 000 et 30 000 francs. Autrement dit en réalité bien plus. J’ai aussi vu une joyeuse console allemande rococo en bois peint (No 163) ou une paire d’extravagante vitrines néo-rocaille des débuts du XXe siècle (No 168). Impossible du reste de ne pas remarquer ces jumelles dégoulinantes de bronzes dorés. Côté tableaux, j’avais déjà admiré au beau-Rivage (2) l’esquisse du Genevois Jean-Pierre Saint-Ours, remontant aux années 1790 (Lot 190). Sujet antique austère, comme souvent à l’époque. «Les funérailles de Philoppœmen», voilà qui jette un froid dans son salon.

Le moment de vérité

Les clients de Piguet sont aujourd’hui devenus en majorité des «vingtièmistes». Il s’agit de les satisfaire. Il y a donc de la peinture, avec quelques œuvres sortant à nouveau de l’ensemble réuni dans les années 70 et 80 par le cinéaste Jean-Louis Roy, mort l’an dernier. De beaux monotypes de l’Américain de Bâle Mark Tobey, notamment (No 141, 142, 143 et 144). Il se trouve par ailleurs sur une table une rare sculpture en marbre de l’Italien Adolfo Wildt, disparu en 1931 (No 245). Endommagée, hélas… Un très grand dessin de Salvador Dali, datant de 1954 (No 235) brille à un mur. Un Alighiero Boetti brodé de poche (No 250) remontant à 1994 date du décès de l’Italien se niche quelque part. Tout petit vraiment, celui-là.

L'Adolfo Wildt, au nez cassé... par un tremblement de terre survenu à Los Angeles en 1994. Photo Piguet, Genève 2021.

L’actuelle présentation réserve une large place à la Chine. Il y a aussi bien sûr des quantités de sacs à main presque neufs et des bijoux de toutes tailles et de tous prix. Les clients de Piguet restent en majorité des clientes. Plus les montres de marque, plutôt destinées à des messieurs manifestant leur réussite sociale avec ces hochets de vanité au poignet. Plus le reste, qu’il faudrait sans doute plusieurs visites pour épuiser les 3000 lots. Je conseille néanmoins à chacun d’aller voir «pour de vrai» les propositions de Piguet. L’écran se révèle réducteur, même si le site apparaît plutôt bien fait. Il écrase surtout les choses en les mettant toutes à la même taille et sous une lumière identique. Il y a en salle ce que j’avais cru grand et qui ne l'est pas. Et le contraire. Certains objets sont en outre plus photogéniques que d’autres. Le contact direct, c’est malgré tout le moment de vérité (3).

(1) Pour ceux qui liraient cette chronique en France, je rappelle que Champel est le quartier supposé chic de Genève.
(2) Piguet y loue une salle, qu’il axe sur les bijoux, au moment des ventes de mai.
(3) J'ai pourtant lu, toujours dans la brochure publiée pour les quinze ans de règne de Bernard Piguet que «plus de 50 pourcent de nos acheteurs enchérissent sans avoir vu les objets, simplement sur la base de nos descriptions et photographies.» Ils ne peuvent pourtant pas renvoyer en cas de déception, comme chez Zalando!

Pratique

Piguet, 51, rue Prévost-Martin, Genève. Tél. 022 320 11 17, site www.piguet.com Visites publiques du 4 au 6 juin sans réservation de 12h à 19h. Ventes en ligne se terminant entre le 6 et le 10 juin. Ventes à la criée les 8, 9 et 10 juin à 19h. Le 8, également à 15h.

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