Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Piguet et Genève Enchères ont proposé leurs ventes de décembre. J'y étais

Des milliers de lots ont changé de mains. Quelques beaux prix ont été obtenus. La peinture genevoise du XXe siècle semble en revanche à bout de souffle.

Félix Vallotton. Le "top-lot" chez Puguet.

Crédits: Piguet, Genève 2019.

Je suis un peu en retard. Mais décembre s’emballe avant le grand désert culturel de la fin d’année. Il ne se passera plus rien d’ici la mi-janvier.Je peux donc encore vous parler sans complexes des ventes genevoises de la mi-décembre. Elles se sont tenues les 10, 11 et 12 chez Piguet comme à Genève Enchères. Il paraît que cette concentration se révèle bonne pour le commerce. Elle satisfait en tout cas les principaux acheteurs. Le marchands, en un mot. Pour les amateurs, la chose tient en revanche du désastre. C’est comme si l’on préférait les grossistes aux détaillants.

Tout a commencé par une première collision. Les deux vernissages se déroulaient le même jeudi, avec une jolie promenade hygiénique entre eux. Deux bons kilomètres à pied d’une rive à l’autre du Rhône. Notez que la confrontation avait son intérêt. Nous n’étions pas dans le même monde. Chez Piguet, celui-ci semblait plutôt âgé, en dépit de différents efforts pour ne pas le paraître. Clientèle classique.Celle qui arrive aujourd’hui un peu en bout de course. De beaux sacs à main. Il faut dire que la maison en vend de très chers, à prix cassés. Le personnel, qui bouge (j’ai vu de nouvelles têtes)est là pour donner des renseignements. On copine peu avec lui. Les dames regardaient avant tout les bijoux. Il y en avait beaucoup (de dames comme de bijoux). De l’autre côté de la rue Prévost-Martin se trouvaient les lots de ce qui demeurait naguère la vente silencieuse. Depuis le mois de mars, Piguet s’est mis à l’e.commerce. On.line only. Un coup de froid supplémentaire pour une maison où les rapports humains restent souvent peu chaleureux. On finira ici dans  le surgelé.

Un univers familial

Rue de Monthoux, le public d’invités arrivait dans un autre univers. Plus jeune. Plus pétulant. Avec quelque chose de familial, mais pour une fois au bon sens du terme. Du côté de Bertrand de Marignac, l’un de trois membres du triumvirat fondateur (1), il y a en effet une mère, une sœur et une grand-mère. Cette dernière a mitonné les biscuits que les clients vont consommer pendant les ventes. Dix kilos ce décembre.Son record. Beaucoup de gens se connaissaient entre eux. Ils faisaient heureusement moins convenables, même si le pasteur Olivier Fatio avait le Bon Dieu pour lui. Cela papotait ferme entre deux coups d’œil à ce que la maison allait proposer le mardi, le mercredi et le jeudi suivant. 1204 lots se voyaient en effet proposés à la criée ce décembre Les autres restaient en vente silencieuse. Ce n’est pas parce qu’on a dans la trentaine qu’on va se mettre à l’ordinateur. On le subit déjà toute la sainte journée.

Star suisse du découpage, Annie Rosat se retrouvait des deux côtés du Rhône. Photo Annie Rosat, Piguet, Genève 2019.

Je n’ai bien sûr pas assisté à toutes les ventes. Cela supposerait pour moi l’existence d’un frère jumeau, alors que je prends à ce qu’il paraît déjà trop de place à un seul exemplaire. J’en ai seulement «fait»trois, de ces vacations. Le reste de mes renseignements provient donc des communiqués de presse. Victorieux, comme il se doit. Je vais ainsi déjà vous dire que Piguet a soutiré de son public (en salle et surtout au téléphone, le net restant très minoritaire) environ cinq millions. Ils s’ajoutent au produit de leurs autres vacations genevoises de 2019. Il faut encore ajouter aux encaisses celui de deux «house sales». L’une à Lutry. L’autre à Cologny. Une bonne cuvée. Genève Enchères, qui roule avec une structure plus légère, se contente d’1,8 million pour les 10, 11 et 12 décembre. Un excellent résultat. La petite maison (devrais-je dire «la maisonnette») de la rive droite arrive ainsi à 5,6 millions pour son exercice 2019. Un chiffre sans doute accru par quelques «after-sales». Sauf dans le domaine des montres et des bijoux,évidemment! Ceux-ci ont respectivement permis la vente de 99 et de 98 pourcent des lots proposés en décembre. Qui dit mieux?

Baisses de cote

Les ventes «live»maintenant. Enfin, celle auxquelles j’étais. Celle d’art suisse chez Genève Enchères a une fois de plus permis de mesurer la baisse de cote de certains artistes locaux des XIXe et XXe siècles. Un Otto Vautier à 500 francs (plus les frais), c’est dix fois moins qu’il y a vingt ans. Henri Forestier est aujourd'hui à 260. Stéphanie Guerzoni à150. A moins d’un improbable rebond, ces honorables créateurs locaux vont disparaître du marché. Invendables. Poubelle. C’est un peu comme pour les meubles anciens, s’ils ne sont pas «top», la porcelaine ou l’argenterie. Tout le monde cherche ici une nouvelle clientèle un brin plus imaginative que celle lisant les revues de décoration. Olivier Fichot, qui a crié 1204 lots en troisj ours, n’a pourtant pas ménagé sa peine. Il a joué d’un cordes Alpes avant de le vendre. Assez bien, je dois dire. Mais nous sommes avec lui face à un show permanent. Jeudi, pour une armoire de magicien, il fera disparaître une de ses assistantes…

La soirée «peintures» de Piguet s’est en revanche déroulée dans le plus grand sérieux. Pas l’ombre du début d’une plaisanterie. Le plus gros prix est allé à un paysage de Félix Vallotton, auquel il manquait un coucher de soleil pour devenir iconique. Il a fait 237000 avec les frais. Les quatre Bernard Buffet, qui me paraissaien tpourtant terrifiants, en ont obtenu au marteau (rajoutez environ 25pour-cent d’échutes) 80 000, 45 000, 90 000 et 38 000. C’est assez peu pour un homme revenu en grâce. Idem pour les Utrillo. Si le premier est parti à 40 000 (toujours au marteau), le second est resté invendu. Là, je peux comprendre. J’ai davantage de peine à comprendre le rejet du Van Goyen, dont Genève Enchères attendait un minimum de 50 000 francs. Ce paysage hollandais du XVIIe possédait une belle provenance. Les De Sellon, dont beaucoup de tableaux ont fini au Musée d’art et d’histoire. Il avait en revanche le défaut de ne pas figurer au catalogue raisonné du maître. Une tare pour un public voulant d’illusoires sécurités.

Le sous-marin jaune... Photo Genève Enchères 2019

J’ai fini ma semaine avec les modernes et contemporains de Genève Enchères. Il faut bien opérer des choix. Rien à signaler de spécial, si ce n’est que l’invendable a souvent fini par se vendre. Il faut bien faire plaisir au commissaire priseur qui se donne tant de peine. Un incroyable couple d’amateurs, qui m’a avoué disposer d’une grande maison qui sera hélas bientôt pleine, a ainsi acheté comme à l’accoutumée plein de choses hétéroclites. L’antépénultième lot était un submersible EC, PAP 101 MKS, utilisé par la Royal Navy pour la détection d’engins explosif sous-marins. Un vrai. «J’ai cru,quand on nous l’a proposé, qu’il s’agissait d’une maquette», a avoué Olivier Fichot. Eh bien non! C’était un sous-marin jaune, un peu comme celui des Beatles, pesant une demi-tonne et mesurant près de trois mètres de long. Il a réalisé 8500 francs au marteau. Un rien par rapport à son coût de production. N’empêche que l’objet se voyait estimé entre 1000 et 1500 francs. On le retrouvera peut-être sur le lac, ou plus modestement au fond d’une piscine. Notez que dans un loft, il produirait tout son effet entre un John Armleder et une chaise-longue du Corbusier!

(1) Les deux autres étant Cyril Duval et Olivier Fichot.

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