Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Pierre & Olivier de Lagarde proposent leur "Dictionnaire amoureux du patrimoine"

Cet énorme livre reste tourné sur la France. Beaucoup de cas régionaux sont évoqués. Chez nos voisins, le 50 pour-cent du patrimoine se situe dans les communes comptant moins de 2000 habitants.

Jumièges, dont les célèbres ruines font la couverture.

Crédits: Abbaye de Jumièges.

C'est ce qu'on appelle une collection étoffée. Non seulement elle comporte beaucoup de livres, mais ceux-ci se révèlent énormes. Pas trop lourds, cependant. Les «Dictionnaires amoureux» de Plon font partie des livres de poche, même s'il faudrait avoir celles d'Harpo Marx (des Marx Brothers) pour pouvoir le glisser dans l'une d'elles. Nous sommes tout de même dans les 800 pages, vendues à un prix doux, du moins en France. Vingt-sept euros.

Il y a eu des Dictionnaires sur tous les sujets, et d'autres encore. Les amateurs ont trouvé celui sur la cuisine par Alain Ducasse comme celui sur les trains de Jean des Cars ou celui (que je crois vous avoir signalé) sur San-Antonio d'Eric Bouhier. Philippe Sollers a donné l'ouvrage sur Venise. Metin Arditi s'est attaqué à la Suisse. Le terrible Jacques Vergès a même commis un «Dictionnaire amoureux de la justice». Comme quoi tous les goûts restent dans la nature! Plon annonce pour ces prochains moins des abécédaires sentimentaux de la diplomatie, de New York, de l'Allemagne ou des monarchies. C'est Serge July, ex-«Libération», qui signera ainsi celui sur la Grosse Pomme.

Naissance à la télévision

Il manquait un «Dictionnaire amoureux du patrimoine». Le voici. Je l'ai acquis au tout récent «Salon du patrimoine», qui s'est tenu au Carrousel du Louvre. Je vous en parle du coup avec un peu de retard, vu qu'il est sorti fin août de presse. Mais les architectures anciennes ont l'habitude d'attendre. Les politiques font même souvent du sur-place jusqu'à ce qu'il devienne trop tard. Pour le rédiger, Plon a dû trouver l'auteur idoine. C'est Pierre de Lagarde, aidé par son fils Olivier. Le premier a créé pour Antenne 2 une émission intitulée «Chefs-d’œuvre en péril». Elle a duré de 1962 à 1975, à une époque où les chaînes ne couraient pas trop après les taux d'audience. Je me souviens qu'il y avait cependant autre chose. Dès 1971, TF1 avait lancé en réponse «La France défigurée». Ces deux émissions demeuraient circonscrites au territoire national. Notez qu'il y avait déjà assez de travail comme ça. Les années de Gaulle, en dépit d'André Malraux, puis celles de Georges Pompidou ont été particulièrement noires. Pensez que Pompidou, avant qu'un cancer bien opportun l'emporte, pensait à une autoroute traversant Paris. Il fallait adapter la capitale à l'automobile...

Groussay. Créé dans les années 1950 et 1960 par Carlos de Besteigui avec l'aide de l'architecte Emilio Terry, le domaine a été classé... mais vidé de ses meubles. Une belle incohérence... Photo Château de Groussay.

Il n'y a guère de notices ravageuses dans l'ouvrage actuel. Il s'agit d'un «dictionnaire amoureux» sans accès de passion. Le lecteur trouve tout de même quelques coups de griffe, comme pour la tour de 110 mètres élevée par Auguste Perret à Amiens après les bombardements. «Ce bâtiment écrasant sera du reste mal accueilli par les habitants de la ville, ce qui n'empêchera pas le lobby des architectes de le faire classer monument historique en 1975.» Il y aurait en effet beaucoup à dire sur cette profession, où l'on se retrouve souvent juge et partie. L'auteur le fait d'ailleurs un peu plus loin sous l'entrée «Architectes en chef des Monuments historiques».

Un châtelain de 23 ans

Pierre de Lagarde a autrement choisi de nous présenter un certain nombre de cas situés dans la France profonde. La plupart se révèlent positifs. Je citerai Castanet, dont le manoir a été sauvé à l'initiative d'une seule femme Mme Gibert. Même l'incendie de 2000 n'a pas cassé sa renaissance. Vaux permet de raconter une belle histoire. Ce château de l'Aube était sur son crépuscule. A 23 ans, Edouard Guyot, né dans une famille où chacun entreprend des sauvetages, l'a acquis en demandant au public de participer à sa remise en état. Et ça marche! Comme part souvent à l'assaut (son nom a été choisi pour cela) l'association Dartagnans, qui s'est adaptée au monde moderne avec ses opérations de «crowfonding». Salins-les-Bains, dans le Jura, a sauvé un couvent du XVIIe siècle abandonné par des Visitandines en faisant à l'intérieur des appartements modernes. Une idée de la municipalité.

La gare du Nord de Paris, qu'un projet d'agrandissement à 600 millions d'euros met aujourd'hui en grand danger. Photo DR.

Mais il y a aussi les échecs. Pierre de Lagarde de s'attarde pas assez à mon goût sur la récente Loi ELAN, qui permet aux élus de faire n'importe quoi sous prétexte de salubrité. Or les maires, qui constituent au outre Jura de véritables roitelets, ne pensent souvent qu'à démolir. C'est plus moderne. Cela donne l'illusion de gagner de l'argent. Le théâtre de Mirecourt, élevé au temps révolu de la splendeur de cette petite ville des Vosges (6000 habitants), devait ainsi se voir rasé en 1988 pour le remplacer par un parking. «C'est un cas que j'ai très souvent rencontré dans les petites cités où le stationnement semble obséder les édiles de tous bords.» Son sort reste toujours incertain. De Coupvray, seule une façade s'est vue conservée, alors que le château avait encore fière allure dans les années 1950. Jossigny demeure patiemment en attente de sauvetage.

La Loi Malraux

Là aussi, il s'agit d'un château. Je me demande s'il reste encore politiquement correct de le dire. Une frange gauchiste de l'université s'indigne de voir les églises et les nombres demeures préférées aux lavoirs délaissés, aux usines en ruines ou aux gares en péril. Il suffit de penser aux misères que certains professeurs ont fait à Stéphane Bern au moment de sa nomination par Emmanuel Macron. Il n'en demeure pas moins que châteaux et églises constituaient une priorisé au temps où Pierre de Lagarde a commencé son action. L'intelligente Loi Malraux sur les «secteurs sauvegardés» du Marais parisien au quartier Saint-Jean de Lyon, date de 1962. Ses effets se sont fait progressivement sentir seulement. Et puis il n'y a souvent plus qu'une chapelle ou un manoir dans un pays où le cinquante pour-cent du patrimoine se trouve dans des communes de moins de 2000 habitants. Des entités par définition incapables de l'entretenir.

Pierre de Lagarde. Photo DR.

Stéphane Bern, toujours lui, préface le livre. Il a choisi de le faire sous forme d'un entretien mené par Olivier de Lagarde. Habile, cette décision! Olivier joue les avocats du diable, autrement dit les entrepreneurs, les élus et les intellectuels. Chaque argument se voit démonté par son interlocuteur. Certain pensent ainsi que l'argent du Loto serait plus utile aux migrants. Là, Bern louvoie tout de même un peu. Il lui serait difficile de dire, pris comme il l'est entre le marteau et l'enclume, qu'il faudrait là plutôt sacrifier une partie du budget de la Défense ou le personnel de certains ministères...

Pratique

«Dictionnaire amoureux du patrimoine», de Pierre et Olivier de Lagarde, aux Editions Plon, 779 pages.

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