Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Picasso, Chagall, Jawlensky". Bâle rend hommage à Charles Im Obersteg

A la tête d'une entreprise de transports, l'homme d'affaires avait bien acheté dans le Paris des années 20 et 30. Le Kunstmuseum abrite depuis 2004 sa fondation de famille.

Charles Im Obersteg devant l'"Arlequin" de Picasso.

Crédits: Kunstmuseum, Bâle 2020.

Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous étions en 1964. En marge de l’Exposition nationale, qui se tenait à Vidy avec un succès fou, toute ma classe d’école avait été conduite au Palais de Beaulieu de Lausanne, où se trouvaient les «Chefs-d’œuvre des collections suisses». Selon l’optique du temps déjà, ils ne pouvaient qu’aller «de Manet à Picasso». Il y avait là plusieurs toiles provenant d’institutions publiques du pays. L’essentiel n’en appartenait pas moins aux privés, qui donnaient alors encore volontiers leur nom. L’«Arlequin» de Picasso ornant la couverture du catalogue, un Arlequin bien sage de la période ingresque, avait ainsi été prêté par un certain Charles Im Obersteg de Genève. Ce livre d’accompagnement a été tiré à des dizaines de milliers d’exemplaires. La preuve! J’en retrouve souvent un sur les étals (ou les étaux) du marché aux puces aujourd’hui…

Mort en 1969, Charles Im Obersteg se retrouve au centre de l’actuel «Picasso, Chagall, Jawlensky» proposé par le Kunstmuseum de Bâle. La manifestation n’offre rien que de normal. A sa mort, l’ensemble a passé aux mains de son fils Jürg, qui est retourné vivre dans la ville familiale d’originee. Bâle, donc. Jürg a encore effectué quelques achats, après avoir repris un peu à contre-coeur l’entreprise de transports fondée par son grand-père. Lui-même a disparu. Sa veuve Doris a érigé les œuvres en fondation en 1992. Elle leur a cherché un lieu. Ce fut Oberhofen, au bord du lac de Thoune. Un endroit isolé. Ouvert seulement l’été. J’avais rencontré Doris à cette occasion. Une femme charmante. De tels musées privés semblent de nos jours condamnés. En 2004, Madame Im Obersteg a, si j’ose le dire, mis le sien aux enchères. Qui voudrait bien l’accueillir? Deux Kunstmuseum, celui de Berne et celui de Bâle se sont alors battus comme des chevaliers pour la main d’une belle. Bâle, qui avait de puissants arguments, a gagné.

Un demi étage en entresol

Doris est morte en 2015. Les Im Obersteg avaient obtenu au Kunstmuseum un demi étage, à l’entresol. C’était à la fois peu et beaucoup. L’accrochage se modifiait souvent, montrant Soutine. Clavé. Dubuffet. Il fallait néanmoins frapper un grand coup, à l’heure où les institutions (en Suisse du moins) fêtent leurs grands donateurs du passé. Les Im Obersteg, qui restent finalement des prêteurs, bénéficient ainsi du même traitement que Louise Bachofen-Burckhardt en ce moment. A une différence près. Si la dame (dont la fondation centenaire s’est dissoute en 2018 au profit du musée) se retrouve au rez-de-chaussée de l’Altbau, les Im Obersteg occupent le dernier étage du Neubau. J’ignore s’il faut voir là une hiérarchie. Il n’en demeure pas moins que le Neubau peut sembler plus valorisant.

Les deux "Arlequin" de Picasso. Celui des Im Obersteg est à gauche. Photo Kunstmuseum, Bâle 2020.

Né en 1883, Charles Im Obersteg était donc un riche homme d’affaires, dont les camions sillonnaient non seulement la Suisse, mais l’Europe. Rien à voir cependant avec la fortune des Reinhart de Winterthour, au goût plus classique, ou, pour se rapprocher de notre temps, du marchand d’art Ernst Beyeler. L’homme a commencé à collectionner en 1916. Il a modestement débuté avec un Cuno Amiet. Ses affaires l’ont ensuite souvent mené à Paris. C’est là qu’il a acheté Modigliani, Chagall (dont il va constituer l’une des plus belles séries de pièces précoces) ou Georges Rouault. Il y a parfois fait preuve d’un goût que l’austère Kunstmuseum bâlois réprouve de nos jours un peu. C’est ainsi que sont pour l’occasion ressortis des caves des Utrillo ou des Dufy. L’institution préfère de loin les trente Jawlensky que l’Alémanique a directement acheté à l’artiste. Vers 1950, Im Obersteg s’est en plus entiché de Bernard Buffet. Une sorte de péché, selon les codes de valeurs actuels. Il en a acquis aussi une trentaine. Soyons justes. Son intérêt a cessé vers 1955, quand l’artiste a dérivé. Et Bâle a proposé en 2018 les meilleurs Buffet de jeunesse dans ses salles permanentes avec la question «ne faudrait-il pas les revaloriser?» Je vous en vais du reste parlé.

Installé à Genève en 1948

En 1938, Charles Im Obersteg a pris un second domicile à Genève, où il s’est installé dix ans plus tard. Cours des Bastions, ce qui semble une bonne adresse. L’homme, qui avait fait partie de la commission d’acquisitions du Kunstmuseum dans les années 30 (et cela alors que les musées nazis mettaient en vente leurs «art dégénéré») entre alors dans celle de notre Musée d’art et d’histoire. Il a continué à acheter, mais aussi à vendre. Lorsqu’une toile ne s’intégrait plus dans son intérieur, il la remettait sur le marché. Il lui fallait aussi parfois de l’argent frais. Un superbe Nolde, aujourd’hui à Düsseldorf, et d’autres merveilles sont ainsi revenues compléter l’exposition bâloise. A son décès, il a bien sûr fallu régler les droits de succession. C’est ainsi que l’«Arlequin» de Picasso est parti. Une erreur, selon moi. C’est décapiter une collection que d’en enlever la pièce la plus connue. Je n’ose même pas estimer la valeur de cette grande toile aujourd’hui… Cent millions? Davantage?

L'un des trente Jawlensky de Charles Im Obersteg. Photo Kunstmuseum, Bâle 2020.

Aux mains d’un privé, qui a accepté de le confier, l’Arlequin figure sur une cimaise à Bâle. Juste à côté de la version (même modèle, même palettes de couleurs, même dimension) appartenant au Kunstmuseum. Le fameux Arlequin acquis par souscription publique quand les Staechlin ont dû eux aussi le vendre en 1964. C’est le point d’orgue d’un parcours intelligent de neuf petits espaces, qui met ensemble les œuvres des Im Obersteg, celles qui leur ont un jour appartenu et celles qui cousinent avec elles au Kunstmuseum. Spectaculaire, l’ensemble possède en outre deux qualités. Il montre au public international la richesse des collections formées à Bâle depuis le XVIIe siècle. Il s’agit en plus d’une production (relativement) bon marché. Une production qui n’en fait pas moins riche, avec une bonne mise en scène de la commissaire Henriette Mentha. Ce n'est pas vraiment une surprise. Le Kunstmuseum additionne en ce moment les réussites originales, loin des propositions devenues conventionnelles de la Fondation Beyeler voisine.

Pratique

«Picasso, Chagall, Jawlensky, Chefs-d’œuvre de la collection Im Obersteg», Kunstmuseum, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu’au 24 mai. Tél.061 206 62 62, site www.kuntmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le mercredi jusqu’à20h. L’exposition dédiée à Louise Bachofen-Burckhardt dure jusqu’au 29 mars.

Chez les Im Obersteg. Soutine, Picasso, encore Picasso et Vlaminck. Photo DR.

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