Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Photographie. Vingt-cinq châteaux médiévaux prennent place dans celui de Nyon

Le Français Frédéric Chaubin a parcouru toute l'Europe, du Portugal aux Carpates, pour montrer des nids d'aigles et des forteresses au bord de la mer.

Le château d'Eltz en hiver.

Crédits: Frédéric Chaubin

Ce sont des remparts face aux assiégeants. Des armures contre les hommes et le temps. Mais aussi des corsets, où l’on étouffe assez vite entre soi. Situés en général loin de tout, sur un éperon rocheux ou sur une île inaccessible de préférence, les châteaux photographiés par Frédéric Chaubin n’ont rien de bien riant. Ce sont les derniers refuges, certes, lors de guerres médiévales. La vue demeure, aujourd’hui encore, imprenable sur un paysage stupéfiant. Il n’en reste pas moins que ces baraques sont inchauffables l’hiver, et ce dans des pays où ce dernier dure si possible longtemps. Sans voisins, l’isolement se révèle de plus total. Qui ne se carapaterait pas d’un manoir des Carpates?

Le Château de Nyon, qui pourrait à quelques tourelles et poivrières près figurer dans le palmarès établi par le photographe français, accueille aujourd’hui vingt-cinq photos de Frédéric Chaubin. Grand tirages, vu le nombre de détails à montrer. Mise en scène simple, ce genre de bâtisses supportant mal la concurrence. Sélection internationale, l’artiste se déplaçant beaucoup du Portugal à la Roumanie en passant par l’Italie et l’Ecosse. Notons au passage qu’il n’y a là aucun castel suisse, alors que notre pays possède un riche héritage médiéval, du Pays de Vaud aux Grisons. Si je comprends avec indulgence l’oubli des trois édifices crénelés de Bellinzone, en dépit de leur inscription au Patrimoine de l’Unesco, autant Burgdorf (une vraie citadelle!) qu’Aarburg (une pièce montée, du genre gâteau de mariage) auraient pu figurer dans ce florilège.

Architectures soviétiques

Frédéric Chaubin est né très loin de toutes ces architectures belliqueuses en 1959. C’était à Phnom Penh, capitale du Cambodge. Pendant des années, il a assumé à Paris la ligne éditoriale de «Citizen K», fondé en 1993. Un magazine supposé «glamour», dont j’avoue ne jamais avoir été lecteur. Le vide sur papier glacé m’a toujours fait un peu peur. Et j’éprouve comme une grosse fatigue devant ce luxe autoproclamé comme cet art de vivre n’en constituant pas un. Depuis 2000, Frédéric a affirmé (et affiné) son propre regard de photographe. Avec des sujets originaux. Vous avez peut-être vu en 2011 le gros livre «CCCP», paru chez Taschen. Véritablement pionnier, l’ouvrage permettait de découvrir le plus colossal de l’architecture communiste dans sa boursoufflure grandiloquente. Un patrimoine décrié, selon moi à juste titre. Mais un témoignage historique aussi, aujourd’hui menacé par la fragilité du béton. Il s’en glisse du reste parfois un spécimen dans la liste annuelle des «monuments les plus en danger d’Europe», du côté de Bucarest ou de Tirana.

Le château des Graines à Falconara. Photo Frédéric Chaubin.

Le sujet abordé par son énorme «Stone Age» (416 pages!), sorti chez le même Taschen le mois dernier, apparaît nettement plus consensuel. Aucune polémique ne semble devoir sortir de cette carte d’Europe de châteaux-forts faisant rêver petits et grands. Il suffit de voir le public se presser dans les délirantes copies réaliser pour Louis II de Bavière ou dans les «pâtisseries» gothiques imaginées par les parcs d’attraction Disney. Le castel perché sur une éminence, où il a fallu à l’époque monter dans des conditions épouvantables chaque pierre à dos d’homme ou de mulet, fait partie de l’imaginaire occidental. Au même titre que la cathédrale. Il appartient au regard populaire, et donc à tout le monde. Qui n’a jamais vu quelques grosses tours se détacher, en plus ou moins bon état, sur le ciel?

Trente-trois générations

Evidemment, Frédéric Chaubin a favorisé l’extraordinaire. A part à Gand, château urbain, le visiteur se retrouve toujours en rase campagne, au bord de la mer ou dans un pli alpin. Rien ne vient troubler la vue, ne serait-ce qu’un hideux (mais parfois bien utile) panneau indicateur. Le photographe évite bien sûr le gros plan. Mais il a volontiers tendance à s’éloigner au maximum du sujet, qui se retrouve pris dans le paysage. Falconara, dans le Val d’Aoste, se résume ainsi à une silhouette à l’arrière-plan. Aucun être humain naturellement sur les images, même si quelques parasols indiquent parfois la proximité d’une plage. Il fait en général beau temps. C’est l’été. Un peu de neige et de givre ne dérangement pourtant pas. Eltz, en Allemagne, qu’habite depuis la trente-troisième génération la même famille (1), prend du coup des airs de conte de fée. Il ne manque plus que des bonnes marraines et une belle au bois dormant.

Le château d'Almourol. Photo Frédéric Chaubin.

La pérennité qu’illustrent ces demeures-casernes reste cependant une illusion. D’abord, leur sort est menacé par les temps modernes. Il y a longtemps que les châteaux ne font plus rêver, même comme résidences secondaires. C’est même le cas pour ceux, bien plus confortables parce que ouverts sur l’extérieur, du XVIIIe siècle. Alors pensez, les forteresses! Ensuite, comme le rappelle Frédéric Chaubin, il n’existe pas de pureté originelle. «A de rares exceptions près, les châteaux sont façonnés par des inconnus. On ne peut dater avec certitude leur origine, pas plus qu’on ne peut leur assigner une période. Au gré du temps, ils ont changé de mains. Ils ont sédimenté des étapes successives et métabolisé les évolutions. L’histoire en a induit les mutations.» Normal. L’architecture reste le plus éphémère de tous les arts. Il consiste en une constante adaptation aux besoins. Reste que l’illusion demeure, bien entretenue par le photographe. Un château traverse le temps, même par gros temps.

(1) L’actuel propriétaire d’Eltz est Jakob von und zu Eltz-Kempenich. «Zu» désigne en allemand les familles possessionnées selon le code de noblesse ancien.

Pratique

«Vingt-cinq châteaux dans un château», Château, 5, place du Château, Nyon, jusqu’en septembre. Tél. 022 316 41 90, site www.chateaudenyon.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

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