Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/Qui est Sabine Weiss, qui a choisi l'Elysée pour son oeuvre?

Crédits: Sabine Weiss,1955/Rapho/Musée de l'Elysée, Lausanne

C'était il y a environ deux ans, aux Bains genevois. Patrick Cramer exposait Sabine Weiss. Déjà nonagénaire, mais vive comme tout, la photographe expliquait qu'elle devait très vite repartir pour Paris. Il lui fallait vérifier de nouveaux tirages et travailler sur ses archives. Pas le temps pour la grande interview. De toute manière, l'important restait encore demain, même si le poids des appareils l'avait écartée de la création. Celle qui ne s'est jamais considérée comme une artiste n'entendait pas jouer au monument historique. Et pourtant.... Même si elle est allée dans d'autres directions, la femme reste sans doute aujourd'hui la dernière représentante de la «photo humaniste» après la disparition de Robert Doisneau, d'Izis de Willy Ronis et de bien d'autres. «Humaniste est un adjectif qui ne s'utilisait pas à l'époque pour parler de notre travail.» 

Sabine Weiss vient donc de se décider. Elle donne ses archives à l'Elysée de Lausanne. Une manière de boucler le tour du Léman pour une femme née du côté suisse de Saint-Gingolph en 1924. Pour ce qui est de la vocation, tout a vite été clair. La fillette a pris ses premières images en 1932, avec un appareil acquis avec son argent de poche. Son père l'a encouragée. En 1942, elle entrait à Genève dans l'atelier de Fred Boissonnas, un grand du 8e art dont le fond est douloureusement entré, après vingt ans de tractations, au Centre d'iconographie genevoise. C'est là qu'elle a appris le métier, avant de s'envoler. Dès 1946 Sabine Weber débarque à Paris, où elle assiste Willy Maywald. L'homme occupe rue Jacob un laboratoire sans eau ni électricité. Mais la chance va vite tourner. En 47, Maywald devient le photographe de Christian Dior, qui s'apprête à montrer sa première collection. La suite fait partie de ce qu'on appelle l'histoire.

L'art et le commerce 

Sabine acquiert son indépendance. Elle s'intéresse moins aux mannequins qu'à l'être humain, ce qui ne l'empêchera pas de faire beaucoup de mode (un genre alors déconsidéré) notamment pour «Vogue». Et ce avec des moyens financiers illimités. Elle se souvient d'être allée photographier dans la journée une salade niçoise à Nice, alors que l'aviation balbutiait. La débutante réalise aussi beaucoup d''images purement commerciales. «J'ai photographié énormément de boîtes de conserve.» Que voulez-vous? On vit mal du reportage social, même si l'on travaille également pour «Paris-Match», qui était alors une institution, et respectable en plus.

En 1950, Sabine épouse le peintre Hugo (ou Hugh) Weiss, qui fait une joli carrière même si l'homme, mort en 2007, n'est jamais devenu par la suite une vraie star. La chose la rend Américaine de passeport, ce qui lui vaut des commandes d'Outre-Atlantique. Plus des exposions, la liste de celles de Sabine Weiss jusqu'à nos jours se révélant imposante. En 1954, elle se voit montrée en solo à l'Art Institute de Chicago, ce qui n'est pas rien. Elle œuvre ainsi pour «Town and Country», ce qui diversifie encore sa palette.

Un monde perdu 

L'essentiel de la création de Sabine Weiss, représentée comme Doisneau par l'agence Rapho, consiste cependant en images donnant aujourd'hui la nostalgie d'un monde perdu. Ce dernier avait pourtant sa dureté. Sa pauvreté. Sa modestie. Le regard de Sabine Weiss reste pudique. La femme se fait discrète. Elle ne met pas en scène en tombant dans une sentimentalité un peu facile. Avec elle, peu de couleurs, sauf pour la mode. La polychromie n'a alors pas bonne presse. Pas davantage de noirs et de blancs bien contrastés. L'artiste (et tant pris si elle n'aime pas le mot!) joue de toute la gamme de gris. Elle a pourtant su se faire remarquer. On ne compte plus les livres utilisant ses images, surtout celles des années 50 et 60, avant que la vague moderniste déferle sur la France. Vous avez tous vu certaines d'entre elles. Vous ne connaissiez sans doute pas le nom de l'auteur. C'est pour corriger cet anonymat relatif que l'Elysée devra travailler à l'avenir. Une grande rétrospective est annoncée pour l'ouverture du nouvel Elysée, dont l'ouverture est prévue courant 2021.

Photo (Rapho/Musée de l'Elysée): Times Square, 1955.

Ce texte intercalaire suit immédiatement celui sur Plateforme10.

 

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