Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/Le pays romand a perdu son chantre avec Marcel Imsand

Crédits: 24 Heures

C'était une figure cardinale de la photographie suisse, même si celle-ci a emprunté d'autres routes depuis quarante ans. Pour tout dire, nombre de ses successeurs ont tué Marcel Imsand un peu comme on s'attaque au père. L'homme était selon eux passéiste. Sa Suisse restait conventionnelle. Son amour de la cuisine de laboratoire apparaissait dépassé. L'homme ne correspondait pas à l'image militante qu'entendait donner le 8e art suisse depuis Mai 68. S'il fallait désormais trouver en terre vaudoise un ancêtre engagé, c'était plutôt Luc Chessex, parti à Cuba voir la gauche au pouvoir. Un pouvoir qu'il restait très malvenu à l'époque de traiter de dictature. 

Marcel Imsand vient de mourir pour de bon. Il avait 88 ans. Son décès suit de moins de deux mois celui de sa femme Mylène, qui fut la compagne de toute une vie. L'écrivain Bertil Galland n'a d'ailleurs pas hésité à rapprocher les deux disparitions. «Il s'est laissé mourir.» Il semble aussi permis de dire que, durant sa longue carrière, le photographe a énormément produit. Jusqu'à l'épuisement. Il laisse ainsi une cinquantaine de livres, dont ceux de deux Fêtes des Vignerons. Plus d'innombrables images prises sur des décennies pour des quotidiens et des hebdomadaires. Les aînés se souviennent ainsi du grand tirage qu'il donnait chaque semaine au journal «Le sillon romand» devenu, après la quasi extinction de la paysannerie, «Terre et nature».

Un départ à 35 ans 

D'origine valaisanne, Imsand était né à Broc, sur territoire fribourgeois. La petite ville où se fabrique le chocolat Cailler. Parents ouvriers. Aucun espoir apparent de mener une carrière artistique. L'adolescent accomplit d'ailleurs un apprentissage de mécanicien à Saint-Aubin, en pays neuchâtelois cette fois. Il lui aura donc fallu beaucoup de courage et d'audace pour vivre sa passion à 35 ans, alors qu'il avait déjà trois enfants. Ce serait à Lausanne, qui vivait en cette année 1964 une Exposition nationale mettant enfin la Suisse à l'heure moderne. Fini les chalets et les fromages! Et en avant toute pour l'industrie lourde, qui n'aime généralement pas les paysages! 

Le débutant va bravement aller à contre-sens. Avec lui, pas de cheminées fumantes, de hauts fourneaux ou d'ateliers de précision, comme en avait montré une génération avant lui l'Alémanique Jakob Tuggener. Aucune approche de la jeunesse devenue contestataire. Nulle mécanisation abusive. Imsand va se faire le chantre d'un pays archaïque qui serait resté inviolé (1). Une demi fiction bien sûr. Mais tout est question de regard. L'artiste éliminait ce qui dérangeait sa vue. D'où les fameuses accusations de ses cadets parlant de ses nostalgies patriarcales. L'homme avait le goût du beau. Dans le fond il restait, avec presque un siècle de retard, un pictorialiste comme il y en a tant eu dans le monde vers 1900. Sa production a du coup beaucoup plu. Mais elle restait sincère.

Un travail patient 

Imsand travaillait patiemment dans la nature. Un peu comme à Genève le graveur Robert Hainard. Il attendait le déploiement du cygne. Le passage du troupeau. L'éclosion de la rose. Le rayon de soleil. Il entreprenait aussi des travaux de longue haleine, montrant un temps indulgent passant sur la pointe des pieds. Ses trois meilleurs ouvrages de librairie en témoignent. Il y a d'abord eu en 1982 la romance de «Paul et Clémence», un couple au bord du quatrième âge. Puis est venu, en plus tonique, «Luigi le berger» en 1990. Presque trop beau pour être vrai, l'Italien (mort depuis déjà longtemps...) quittait parfois son environnement immémorial pour traverser des zone contaminées par la modernité. Le triptyque s'est achevé en 1997 par «Les frères». Des jumeaux recroquevillés dans leur maison en ruines. Appuyé l'un contre l'autre, ils semblaient se demander lequel des deux partira en premier. 

L'artiste n'était pas qu'un chasseur d'images. Il aimait la magie du tirage, que l'ordinateur a aujourd'hui sinon tuée du moins rendue terriblement abstraite. Il fallait le voir dans sa cuisine travailler ses bains. C'était au 9, rue de l'Ale, à Lausanne. Derrière une façade proprette, en pleine ville, se cachait un escalier de bois vermoulu menant à des logis d'un autre temps. C'est là que Marcel (qui n'y dormait pas) réalisait ses virages à l'or ou ses gommes bichromatées donnant une illusion de couleurs à son noir et blanc. Je soupçonne cet artisan, au sens le plus noble du terme, de ne pas avoir aimé la couleur. Trop simple et trop réaliste.

Archives à l'Elysée 

La vie n'a par toujours été tendre pour cette gloire cantonale. Son fils Jean-Pascal, qui commençait une belle carrière de photographe, s'est suicidé très jeune en 1994. Bien plus tard, c'est la maison de l'Ale qui s'est vue rénovée, avec ce que cela suppose d'expulsions et de déchirements. Des Amis se sont alors formés pour sauver ce qui pouvait l'être. Les archives d'Imsand ont débarqué en 2012 à l'Elysée, alors dirigé par Sam Stourdzé. Une belle revanche pour le Vaudois d'adoption. Au temps de Charles-Henri Favrod, qui avait ses têtes, le musée «pour la photographie» ne l'avait jamais accueilli, ne serait-ce qu'en signe d'amitié. Le Vaudois devait se montrer à l'époque chez son ami Léonard Gianadda, à Martigny. Tatyana Franck, qui a pris comme il le fallait la parole aussitôt l'annonce du décès, a annoncé que cet énorme fonds, en cours de numérisation, trouverait sa place dans le musée en gestation près de la gare. Une vraie mise en valeur. Il peut sans peine attendre ce moment-là. Le meilleur de ce travail se situe hors du temps.

(1) Il y a aussi le portraitiste Imsand. Barbara, Juliette Greco ou Maurice Béjart ne juraient que par lui.

Photo (24 Heures): Marcel Imsand dans son atelier lausannois.

Prochaine chronique le vendredi 17 novembre. La Fondation Bodmer se penche à Cologny sur l'histoire de la traduction littéraire.

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