Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PHOTO/"Genève, sa gueule" au Musée Rath. Multiculturel en diable!

Crédits: Lundi13/Ville de Genève

Samedi 14 octobre. Si je me trouve au Musée Rath ce soir, vers 18 heures, c'est que je l'ai bien voulu. Dame! Il me fallait choisir parmi les nombreuses propositions de «No' Photo», la nouvelle nuit dédiée au 8e Art réclamée par le magistrat Sami Kanaan. Comme toujours à Genève, le Département culture de la Ville a voulu en faire davantage qu'ailleurs. En plus, dans la véritable noria que devient la succession des manifestations vouées aux arts, il y a de la concurrence. S'intéresser à la photo, en ce 14 octobre, c'est du coup renoncer aux visites d'ateliers de plasticiens genevois, à la Fête du Théâtre ou au festival féminin Les Créatives. N'en jetez plus! 

Que se passe-t-il donc au Rath, réveillé des morts pour une quinzaine de jours? Il y a une exposition, bien sûr! «Genève, sa gueule» constitue «la portrait d'une ville attachée à sa diversité». On connaît le credo. On reconnaît le dogme. Même si Sandrine Salerno, à l'entrée, m'assure que «Genève va ainsi courageusement à contre-courant des idées reçues», je peine fortement à croire la conseillère administrative, qui me ressort du coup ses origines siciliennes, «mais avec une mère francophone.» Il y a maintenant des années que la Ville nous serine sur tous les tons et à toutes les heures du jour (et bientôt sans doute aussi de la nuit) que rien n'est plus merveilleux que notre «vivre ensemble». Genève possède environ le double de population étrangère que les autres cités suisses. Une chose qui irrite comme de juste une certaine droite, à qui l'exposition «Genève, sa gueule» donnera du blé à moudre. Genève, ça gueule aussi parfois.

Opération lancée en 2014 

Sur les murs intérieurs, il y a de nombreuses images de cette opération lancée dès 2014, et dont les premières séances ont eu lieu le 22 mars de cette année-là aux Bains des Pâquis. Le mandat est assuré par le collectif Lundi13, dont je vous ai déjà parlé. La chose implique que plusieurs personnes se sont partagées le travail. Outre Nicolas Righetti, qui officie en ce moment dans une salle du Rath, il y a eu François Wavre et Niels Ackermann. Ils ont tenté d'harmoniser leurs styles, au départ très différents. Sur les cimaises, où des images de toutes les tailles se retrouvent punaisées, les différences sont estompées. Il semble que les variations de fassent plus sensibles sur le site (www.geneve-sa-gueule.ch) regroupant les 1178 portraits pris jusqu'ici. 

Les visiteurs de ce samedi ont de la chance de se retrouver face à Nicolas, qui va le immortaliser en noir et blanc. C'est le plus exubérant des membres du triumvirat. Un enthousiaste né. Mais ça, je vous l'ai aussi déjà dit une fois. Une sage file attend donc son tour, après avoir rempli le formulaire papier. Nom. Prénom. Lieu de naissance non seulement de soi-même, mais de ses parents et grands-parents. Ville ou commune. Moi, je devrais déclarer forfait... Aucune idée de l'endroit précis où mon grand-père ou ma grand-mère ont vu le jour. De mon temps, on se contentait d'avancer un père bernois ou une grand-mère espagnole, sans plus de détails. Les racines n'avaient pas atteint ce degré de précision.

Une sélection un peu biaisée 

Aux murs du Rath, les photos se révèlent en général bonnes. Mieux même, imaginattives. Il faut dire qu'il s'agit d'une sélection. Je reste cependant frappé par la volonté de mettre en évidence les modèles les plus multiculturels possibles. Il ne faut surtout pas que les aïeux viennent du même endroit. La chose m'avait déjà titillé en découvrant la campagne d'affichage, pour le moins copieuse. Il n'est question, avec «Genève, sa gueule», que de «formidable métissage». Les 190 nationalités et les 150 langues se voient mises en avant, comme s'il s'agissait d'un argument de vente. La chose finit par me gêner aux entournures. J'aimerais bien, de temps en temps, comme ça, pour changer, voir quelqu'un avec un père d'Onex, une mère de Bernex et dont la grand-mère la plus exotique viendrait de Moudon. Il me semble que le «melting pot», comme disent les Anglo-saxons, prendrait mieux avec un ingrédient de départ. En lisant attentivement les légendes, je m'aperçois qu'il y a bien quelques indigènes, mais toujours mis en retrait. 

Dans ces conditions, je me dis que l'opération, excellente au départ, tourne à la propagande. La Ville s'octroie un certificat non pas de bonne vie et mœurs, mais de bonne intégration sociale. Tous égaux, tous différents, et sans créer pour autant des ghettos. «Genève, ville sociale et solidaire», disent d'ailleurs souvent les affiches dans les rues. Nous restons dans la bonne pensée. Nous sommes corrects. C'est nous les meilleurs. Il ne manque en fait que les Roms sur les photos. Les Roms qui passionnaient le précédent responsable de la culture. Mais peut-être n'ai-je pas su les voir.

Pratique 

«Genève, sa gueule», Musée Rath, place Neuve, Genève, jusqu'au 29 octobre. Ouverture du mardi au dimanche, de 14h à 18h. 

Photo (Lundi13): Quelques Genevois photographiés en noir et blanc.

Prochaine chronique le lundi 16 octobre. Degas est mort il y a cent ans. Une exposition à Londres et un livre.

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