Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Photo Poche publie un triple livre en coffret sur les "Femmes photographes" depuis 1840

Ces trois petits ouvrages, pilotés par Sarah Moon et Clara Bouveresse, vont des origines à nos jours. Jusqu'ici, la collection était restée peu féministe...

Un portrait de Gertrude Käsebier, la plus grande photographe américaine des débuts du XXe siècle.

Crédits: DR.

Je suppose que vous l’avez remarqué. Nous restons en 2021 dans l’année des femmes ET de l’anti-racisme, avec tout ce que ce dernier peut comporter comme dérapages. Chaque grand musée se doit donc de promouvoir, ou de redécouvrir, sa grande créatrice. Tous veulent d’un coup démontrer qu’ils sont dans le fond profondément féministes, quitte à donner l’impression qu’ils satisfont une mode ou un quota. Nombre de manifestations et de publications organisées depuis #metoo autour de plasticiennes auraient en effet pu (et surtout dû) se dérouler bien avant. Il suffisait de mieux regarder autour se soi. Mieux vaut se révéler pionnier que suiveur!

Couverture du Tome I. L'autoportrait à la caméra d'Olive Edis réalisé en 1918. Photo tirée du livre.

Le coffret proposé autour de «Femmes photographes» par Photopoche eut en effet trouvé sa pleine pertinence il y a une bonne dizaine d’années. Les quelque 150 heureuses élues n’ont pas émergé du jour au lendemain du néant. Le premier des trois tomes, intitulé «L’ouverture des possibles» apparaît même franchement historique. Il commence avec Anna Atkins (1899-1871) pour se terminer en compagnie de Dorothea Lange (1895-1965). La première avait 40 ans pile quand Daguerre a rendu publique son invention. La seconde est née en même temps que le cinématographe. Autant dire que l’ouvrage, piloté par Sarah Moon (1) et rédigé par «l’historienne, autrice et contributrice» Clara Bouveresse, avance ici en terrain connu. Et cela même si les deux femmes ont voulu laisser une large place à des personnalités à redécouvrir. Qui connaît, hors de petits cercles (si possible féministes) les noms de Frances Benjamin Johnston (1864-1952), d’Adelaide Hanscom (1876-1932) ou d’Alice Lex-Nerlinger (1893-1975) ? Personne! Il n’y a pas eu assez de place pour tout le monde dans l’historique double exposition (Orsay et l’Orangerie de Paris) intitulée en 2015-2016 «Qui a peur des femmes photographes?»

Une variété à souligner

La suite du parcours se révèle bien sûr plus innovante. Il a fallu faire entrer au chausse-pied dans deux petits livres à couverture noire («Les voies de la reconnaissance» et «L’envers de l’objectif») les artisanes du XXe siècle. Or elles furent très nombreuses. Autant dire que des choix s’imposaient, avec ce que la chose implique d’acceptations et de rejets. «Nous avons inclus des autrices du monde entier, même si les Occidentales prédominent, là encore parce qu’elles sont aujourd’hui mieux intégrées aux circuits de diffusion de l’art de de la photographie», déclare Clara Bouveresse dans sa préface. Autrement, c’est «la variété de la production» qui s’est voulue soulignée. La volonté n’a pas été de démontrer en quoi il existerait un œil féminin même si, dans sa troisième préface, Clara se contredit un peu. Il devient ici question d’un refus global du «rapport de domination» par rapport au modèle. Il n’y a pas de femme de pouvoir, c’est bien connu. «Elles font de l’appareil photo un outil de dialogue.» Voilà une chose que j’avais peu remarquée chez Ellen von Unwerth, Bettina Rheims ou Leni Riefenstahl, absentes il est vrai de la sélection finale…

Couverture du Tome II. "Séduire", 2012 de Helena Almeida. Photo tirée du livre.

Voulu par Robert Delpire, le créateur des Photo Poche, qui avait imaginé ce coffret avant sa mort en 2017, matérialisé par sa veuve Sarah Moon, l’ouvrage répond au graphisme de la collection née en 1982 avec un premier titre consacré en bonne logique à Nadar. Il y a un texte liminaire, ici de Clara Bouveresse. Puis des biographies commentées sur la page de gauche et une image en hauteur sur celle de droite. Une seule ici par auteur, ou plutôt par autrice. Autant dire que les décisions ont été difficiles. Certaines artistes restaient liées à une icône, comme Wanda Wulz, Florence Henri ou Lisette Model. Il fallait la montrer afin que le public comprenne qu’il y a une femme derrière bien des clichés célèbres. Mais pour les autres? Que présenter de significatif?

Couverture du Tome III. "Sur la chenille, club de femmes, Clapham, Londres, de Grace Robertson, 1956. Photo tirée du livre.

Il est vrai que Clara Bouveresse voit ce triple livre, portant les numéros 160, 161 et 162, comme un début. Jusqu’ici, il n’y avait eu qu’une femme pour dix hommes dans les entreprises monographiques de Photo Poche. La première femme retenue le fut du reste qu’au tome 61. C’était l’Américaine de Paris Berenice Abbott. «Cette pierre à l’édifice de l’histoire des femmes photographes (…) est une invitation à découvrir toujours plus d’autrices, jusqu’au jour où de telles initiatives paraîtront, nous l’espérons, obsolètes.» Notons que le Fotomuseum de Winterthour, je vous en ai parlé, a consacré cet été une rétrospective aux femmes photographes de guerre. Le sous-genre le plus fermé au «deuxième sexe» avec la photographie de sport. Il faut dire que la langue allemande se révèle plus propice à la féminisation. «Ein Fotograf». Eine Fotografin». Pas de circonvolutions autour du mot pour indiquer le genre. C’est là un bon début. On joue cartes sur table.

(1) Très peu de gens auront vu, en 2020, la grande rétrospective Sarah Moon au Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

Pratique

«Femmes photographes» de Sarah Moon et Clara Bouveresse, Photo Poche No 160, 161 et 162 sous coffret. Diffusé par Actes Sud. Chaque tome compte une centaine de pages. Photo Poche a sorti depuis un «Gustave Le Gray» (avec un bon texte introductif de Catherine Riboud) en No 163 et un «Leon Levinstein» en No 164.

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