Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Philippe Dagen donne son livre sur les "Primitivismes". Et ce n'est qu'un début!

L'universitaire et journaliste français entend brasser large. Il n'y a pas que les influences africains ou océaniennes. Le primitivisme, c'est tout refus du présent industriel.

"La vision après le sermon" de Gauguin. Le mythe d'une Bretagne pieuse et traditionnelle.

Crédits: DR

Le mot a fait florès. Mais il n’a pas toujours existé. Peut-être s’agit-il au fond d’un anglicisme. Il aura en tout fallu attendre 1984 pour entendre parler de primitivisme à la suite de l’exposition organisée au MoMA de New York par William Rubin et le bien oublié Kirk Vardenoe sur le sujet. «Primitivism in the 20th Century Art» avait d’autant plus fait date à l’époque que les conclusions des deux commissaires s’étaient vues contestées. Pour eux, il n’y avait pas de Picasso des «Demoiselles d’Avignon» sans la statuaire africaine. Aucun Modigliani, ou presque, dépourvu d'arrière-fond océanien. Les avant-gardes s’étaient nourries d’une façon presque vampirique des arts tribaux, découverts vers 1905 alors qu’ils restaient inconnus et que nul ne s’y intéressait. Vrai ou un peu exagéré?

Les «Primitivismes» font aujourd’hui l’objet d’un livre bien dodu de Philippe Dagen. Et encore ne s’agit-il là que d’un début! L’auteur nous prévient dans sa conclusion qu’il n’a traité que quelques décennies, s’interrompant en 1914. Il lui faudra un second tome, de même calibre je présume, pour traiter de l’entre-deux-guerres. Pour la suite, rien ne semble encore prévu. Mais il y a après tout les années 1940 et 1950, moment où tout bascule. Nous entrons alors dans la décolonisation, mot à la mode s’il en est (1). Chacun sait que nous vivons, avec un retard de passé deux générations, notre grand moment de culpabilité collective. Philippe Dagen se situe dans le camp du Bien. Cet universitaire ne publie-t-il pas régulièrement des chroniques beaux-arts dans «le Monde», un quotidien on ne peut plus politiquement correct? Pas étonnant dans ces conditions si les goûts et les avis du critique apparaissent toujours convenus. Aucun pas de côté. Ce serait trop dangereux pour sa réputation.

Le sauvage comme référence

Mais voilà! Divine surprise! Dans un style agréable, dénué du moindre jargon, Philippe Dagen s’évertue dans "Primitivismes" à ouvrir les esprits tout en élargissant le propos. Limiter, comme le faisait le tandem de conservateurs de musée new-yorkais, le primitivisme aux arts que l’on dit aujourd’hui premiers, c’est pour lui un peu court. Etrangement limitatif même. Bien sûr, vers 1905, les arts extra-européens, ceux produits par des peuples encore réputés primitifs, déboulent sur le devant de la scène culturelle. Par goût, bien sûr, mais aussi par provocation des artistes d’avant-garde. Il s’agit pour eux d’induire un renversement des valeurs. Le sauvage va devenir la référence positive. Il est libre par rapport à cette industrialisation qui produit partout ses ravages, après avoir timidement débuté dans l’Angleterre du XVIIIe siècle. Sa rusticité devient une qualité. Son goût de la couleur la marque d’une sexualité enfin débridée. Son refus du «bon goût» occidental une preuve de vitalité et de bon sens. Bref, il a tout pour lui. Il faut aller à sa rencontre avant que l’empreinte européenne le détourne de ses traditions.

Avec Kirchner dans les Grisons. Cette photo fait la couverture du livre. DR.

En 1905, la colonisation a pourtant commencé depuis longtemps. Les grandes puissances se sont réparti l’Afrique, l’Océanie et une partie de l’Asie comme on se partage un gros gâteau. Des milliers et des milliers d’objets, ceux qui ont échappé à la destruction par les missionnaires, se trouvent déjà dans les grandes villes. Les Anglais et les Allemands ont été les premiers (et les plus méthodiques) pour les collecter. Les Français demeurent à la traîne. Seulement voilà! Ces statues et ces masques restent planqués dans des musées d’ethnographie, où le public comme les savants passent sans réellement les voir. Ils sont bien là, comme l’explique Philippe Dagen, mais il a fallu Picasso, Braque, Derain, Kirchner, Nolde pour apprendre à les regarder d’un autre œil que celui du colon raciste. La Chine ou le Japon avaient suscité aux XVIIIe et au XIXe d’autres adhésions, vu qu’ils incarnaient des civilisations millénaires et dotées d’écritures.

La place des écrivains

Artistes et écrivains (ces derniers jouent un grand rôle dans le livre, de Rimbaud à Ernst Jünger en passant par Conrad ou Melville) vont donc bourlinguer à la recherche du sauvage perdu. Ils le feront cependant souvent dans un relatif confort. Un signe qu’ils accompagnent, bien malgré eux, ce que leurs concitoyens appellent «le progrès». Il y a des bateaux de commerce. Des trains. Gauguin ne va plus dans un territoire vraiment perdu quand il se rend aux Iles Marquises, à la Martinique ou même à Pont-Aven. Arrivé sur place, il doit donc comme ses confrères inventer un paradis perdu (2). Les Tahitiennes portent déjà des robes missionnaires à son époque. Pas sûr que toutes les Bretonnes chaussent encore des sabots. Il faut fermer les yeux pour éliminer. Dans le primitivisme, toute trace de modernité doit se voir ôtée. Le primitivisme est en réalité un filtre.

La couverture de l'exposition de 1984. Photo DR.

J’ai parlé de Bretagne. Pour Dagen, à l’évidence, l’Afrique et l’Océanie apparaissent étrangement limitatives. Dans ce qui constitue un refus du temps présent et une peur de l’avenir (et c’est là que le sujet apparaît résolument contemporain), tout doit ramener en arrière. Le primitivisme, c’est aussi la préhistoire du très académique Emile Frémiet, les combats de centaures d’Arnol Böcklin, les séductrices antiques de Franz von Stuck. Pas besoin de peindre maladroitement exprès (mais de manière souvent géniale) comme Gauguin pour atteindre le but visé. Il suffit de se situer ailleurs, ou alors avant. Le goût du folklore fait ainsi partie, sur le plan narratif et musical, du primitivisme. Un bon vieux temps. On sent que le champ devient ici immense. Seuls les impressionnistes, ou presque, n’en font pas partie. Dagen, qui a une conscience politique, leur reproche leur absence de vision sociale. Que des familles heureuses peintes au temps où s’érigeaient les usines!

Abus de citations

En quelque 400 pages, le livre brasse ainsi énormément d’idées. Parfois insolites. En tout cas pas reçues. L’auteur moralise peu. Il ne catéchise pas. Dagen fait juste un peu trop long, multipliant les citations tirées d’auteurs de l’époque. Comme s’il voulait prouver à ses pairs, les universitaires, qu’il avait beaucoup consulté et retenu... Ce côté premier de classe nuit un peu à la clarté de l’ensemble. Le lecteur s’y perd. Ou plutôt l’auteur l’égare au détour de certains paragraphes. La construction, par ailleurs remarquable, disparaît par moments de la vue. Il eut fallu élaguer. Rendre plus concis. Plus incisif. Stefan Zweig, qui fait partie des écrivains consultés, disait qu’un livre devait se limiter à 200 pages. Il aurait ici eu raison. D’ailleurs, il y aurait largement eu dans «Primitivismes, Une invention moderne» de quoi faire deux tomes! Au moins. On verra pour la suite.

(1) Les hippies, le retour à la terre du Larzac constituent aussi selon moi des primitivistes.
(2) Il est amusant de voir que l’ouvrage fait dire à Dagen du bien de Paul Gauguin et d’Emil Nolde, alors que ces deux peintres se voient aujourd’hui diabolisés, l’un pour pédophilie, l’autre pour nazisme...

Pratique

«Primitivismes, Une invention moderne», de Philippe Dagen, aux Editions Gallimard, 400 pages notes comprises.

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