Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / Vérone montre Véronèse. C'est logique!

Après Londres, Vérone. La chose tient de l'évidence. Sa ville d'origine se devait de reprendre la rétrospective que la National Gallery a dédié à Paolo Calliari (1528-1588). Pour les amoureux de peinture, l'homme n'est-il pas depuis quatre siècles "le Véronèse", puisque les Italiens ont toujours eu tendance à désigner les artistes d'après leur lieu de naissance? 

En temps normal, une exposition itinérante change déjà d'aspect à chaque étape. Une autre architecture. Une lumière différente. De nouveaux rapports entre les œuvres présentées. Ici, la chose va plus loin. Evidemment, la Grand Guardia, bâtiment colossal édifié dans les années 1610 près des arènes, a peu à voir avec un musée traditionnel. Bien sûr, l'été vénitien ne ressemble pas à l'hiver anglais. Mais le contenu lui-même se révèle différent. "Paolo Veronese, L'illusione della realita" est monté "en partenariat" avec la manifestation britannique. Il n'y a que trente tableaux communs à Londres et à Vérone. Autant dire que certains ne sont plus là, alors que de nombreux autres ont fait leur apparition. La Grand Guardia propose cent œuvres. Le double de la National Gallery.

Des tableaux immenses

Peintre architectural, équivalent coloré des espaces imaginés par Andrea Palladio (avec qui il a collaboré à la Villa Barbaro de Maser), le Véronèse apparaît très à l'aise à la Gran Guardia. Le visiteur le découvre, après avoir gravi un escalier de palais, dans des salles grandes comme des cathédrales. L'artiste dispose donc de tout l'espace voulu, même s'il est clair que "Les Noces de Cana" (dix mètres de large) n'ont pas davantage quitté le Louvre que "Le repas chez Levi" (mêmes dimensions) l'Accademia de Venise. Il y a tout de même des limites aux transports. Notez pourtant que l'exposition a donné les moyens de restaurer un autre "Repas chez Levi", exécuté par l'atelier et localisé à Vérone. La toile ne mesure pas moins de 56 mètres carrés. 

Le parcours imaginé par les commissaires Paola Marini et Bernard Aikema se veut chronologique. Le public voit un créateur éclore dans sa ville natale vers 1550. Le débutant y trouve des commanditaires. Sa renommée se répand. L'homme se doit de rejoindre Venise, à qui appartient alors Vérone. Dans cette métropole richissime, où la concurrence se révèle terrible entre les peintres, seuls les meilleurs parviennent au sommet. Le vieux Titien y défend sa primauté par tous les moyens, souvent déloyaux. Le Tintoret affiche des ambitions aussi démesurées que ses tableaux. Le Bassano est sagement resté chez lui, ce qui ne l'empêche pas d'envoyer ses créations aux amateurs de la Sérénissime. En dépit de leur talent, ni Le Pordenone, ni Paris Bordon, ni même Lorenzo Lotto n'ont pu tenir le coup. Ils se sont vus refoulés en province.

Une qualité moyenne très haute

Calliari, lui, va vite s'imposer. Il le fait grâce à ses grandes décorations colorées comme par ses vastes compositions religieuses ou ses magnifiques portraits, tant féminins que masculins. Même s'il possède un atelier familial pour le seconder, il n'existe pas de sous-production chez lui, comme dans l'usine Tintoret. La qualité moyenne reste toujours très haute. Elle le demeurera même quelque années après sa mort, quand ses collaborateurs formeront la société "Haeredes Pauli" (les héritiers de Paul) pour continuer sur la lancée du maître. Toute une section, absente de Londres, se voit ainsi consacrée à l'après 1588. 

La National Gallery ne montrait que de la peinture. Vérone laisse beaucoup de place aux dessins, présentés dans des sortes de kiosques, dont les toits atténuent l'intensité de la lumière. Il y en a de deux sortes. Calliari multiplie les croquis nerveux, à la plume, qui lui servent d'indications. Il donne aussi des feuilles très finies, probablement destinées au marché de l'art. Les membres de l'atelier ont créé des œuvres similaires. Il faut admirer les experts. Où s'arrête Paolo et où commencent Benedetto, Carlo et Gabriele? Il n'y a que de très légères différences qualitatives.

Des couleurs éblouissantes

Les murs abritent autrement des toiles et quelques fresques détachées. Tout le monde a prêté, du Louvre au Prado en passant par Turin, New York, Washington ou Sarasota. C'est un encombrement de chefs-d’œuvre, aux coloris éclatants, sauf pour la dernière décennie. Il y a là un enivrement de peindre. Un bonheur de créer, même si les sujets, souvent sensuels, se veulent parfois tragiques. Un volonté évidente d'harmonie aussi. On sait que le principal héritier de Véronèse ne sera pas l'"Haeredes Pauli" mais, cent cinquante ans plus tard, un certain Giambattista Tiepolo. 

Reste, puisque nous sommes dans le Veneto, à conseiller les visites complémentaires. "Le martyre de Saint Georges" doit être vu dans l'église éponyme véronaise. A Venise, il faut visiter l'église San Sebastiano, entièrement décorée par l'artiste, et bien sûr le Palais des Doges, dont Paolo a orné de nombreux plafonds. Une incursion s'impose à la sacristie de San Giovanni e Paolo. La Villa Barbaro, à Maser, se visite. C'est un éblouissement. Je parlerai enfin bientôt de l'autre exposition Véronèse, qui se tient à Vicence.

Pratique

"Paolo Veronese, L'illusione della realita", Palazzo della Gran Guardia, Piazza Bra, Vérone, jusqu'au 5 octobre. Site www.mostraveronese.it Ouvert tous les jours de 10h à 21h, jusqu'à 22h le vendredi. Photo (DR): "La conversion de sainte Marie Madeleine", prêté par la National Gallery de Londres. Un éblouissement coloré, plus sensuel que tragique.

Prochaine chronique le lundi 18 août. Peinture contemporaine. Montpellier passe son été avec Claude Viallat.

P.S. La mort de Lauren Bacall a mis du désordre dans ma programmation, faite à l'avance. Le billet sur la mode parisienne a ainsi paru le 14 août alors que je l'avais reporté au 16 août. 

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