Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Peinture suisse du XXe siècle. Le Kunsthaus d'Aarau reflète la Sammlung Werner Coninx

Mort en 1980, Werner Coninx vait rassemblé 15 000 oeuvres allant dans toutes les directions. Le coeur de la collection reste l'art suisse figuratif des années 1900 à 1950.

"Erwartung", 1918-1919, d'Otto Morach.

Crédits: Succession Otto Morach, Sammlung Werner Coninx, Kunsthaus, Aarau 2020.

Il est devenu fréquent qu’un musée expose la collection d’un privé. Et cela même si un pays comme la France répugne à ce genre de présentations sous le prétexte, parfois risible, qu’un tel honneur augmenterait la valeur financière des œuvres présentées. Il faut dire que, pour l’institution, la chose se révèle tout bénéfice. Moins de travail. Un seul prêteur. Des assurances simplifiées au maximum. La focalisation de l’intérêt sur un nom parfois connu. L’impression pour le public d’avoir accès à la vie intime d’un individu supposé riche. Une collection privée reflète par ailleurs souvent une personnalité plus forte qu’un ensemble formé au fil des générations par des apports divers, et parfois même contradictoires.

Le Kunsthaus d’Aarau propose donc en ce moment (il est bien sûr aujourd’hui fermé) la «Sammlung Werner Coninx». Un nom peu connu en Suisse romande. La fondation a pourtant possédé jusqu’en 2011 son propre musée à Zurich, dans la Heuelsrasse. Ce dernier n’attirait pas assez de visiteurs. L’entité ne s’est pas dissoute pour autant. Elle a commencé à déposer les œuvres dans diverses entités publiques du pays. Il y avait de quoi faire! Le fonds ne comporte pas moins de 15 000 œuvres, acquises par un seul homme: Werner Coninx. Le nombre peut sembler énorme, surtout pour le XXe siècle où les amateurs se sont montrés plus sélectifs. Je rappelle cependant que Bruno Stefanini, établi non pas à Zurich mais à Winterthour, a entassé 30 000 «items» avant de mourir en décembre 2018. Il y a donc moins de deux ans…

Une famille d'éditeurs

Qui était Werner Coninx (1911-1980)? Un héritier. L’homme venait d’une riche et influente famille d’éditeurs. Son père Otto Coninx-Girardet (1871-1956) avait fondé dès 1893 le «Tages Anzeiger», qui reste un gros quotidien alémanique. Il y avait bien sûr les livres. Werner a ainsi pu tranquillement commencer des études de médecine, qu’il ne terminera pas. Ce sera pour lui l’occasion de se lier pour la vie avec Max Frisch, qui bifurquera lui aussi afin de devenir écrivain et dramaturge. Werner s’est alors mis à la peinture et à la sculpture. Mais comment dire… Ce qu’il produisait se révélait certes honorable, mais il n’y avait pas de quoi renverser des montagnes (surtout en Suisse!). Les œuvres personnelles ont donc peu quitté le cercle privé. Werner s’est surtout voulu collectionneur et mécène. Il ne faisait que des apparitions au Conseil d’administration des entreprises familiales. Après la retraite de leur père, celles-ci se retrouveront aux mains de son frère Otto Coninx-Wettstein. Je signalerai tout de même que Werner est le grand-père de Pietro Paolo Supino, l’actuelle tête du groupe Tamedia.

Une gravure de Kirchner. Le fonds expressionniste de Coninx est impressionnant. Photo Sammlung Werner Coninx, Kunsthaus, Aarau 2020.

Les arrières étant assurés, Werner a pu se lancer dans ses achats. Il était, en plus modeste, le pendant d’Oscar Reinhart à Winterthour, dont le reste de la famille faisait tourner la boutique. Ses intérêts sont vite devenus universels. Si la base restait bien la création suisse alors actuelle, avec une nette préférence pour les figuratifs (même si Zurich était une capitale de «l’art concret»… et donc paradoxalement abstrait), il y a vite eu de tout. L’homme s’est passionné pour l’archéologie méditerranéenne, la sculpture bouddhique, l’estampe japonaise, les arts premiers africains et j’en passe. Son domicile a vite explosé sous la masse. La vaste villa familiale sur le très chic Zürichberg aussi. Notez qu’un des principaux noyaux de cet ensemble ne prenait pas trop de place. Dans les années 1950, Werner Coninx s’est formé un fantastique fonds graphique. Expressionnistes et Picasso. Il constituait alors un des principaux clients de la maison Klipstein & Kornfeld de Berne, aujourd’hui encore dominée par la silhouette nonagénaire d’Eberhard W. Kornfeld.

Une dispersion sans ventes

En 1974, Coninx crée sa fondation. L’année suivante, le Helmhaus de Zurich en présente une partie. Celle dédiée à la peinture figurative suisse moderne. Pérenniser ne suffit pas. Il faut encore trouver un lieu. La commune de Zollikon, sollicitée, refuse un cadeau qu’elle juge empoisonné lors d’une votation de 1977. A la mort de l’intéressé en 1980, ce sont donc les siens qui ont mis la main à la poche. Ils ont tenu longtemps. Mais sans succès. Le nombre des musées en Suisse devenait par ailleurs exponentiel. La Fondation a donc opté en 2011 pour sa dispersion, sans vendre pour autant. Comme les fondation Gottfried Keller ou Othmar Huber, elle a déposé comme je le disais plus haut dans différents lieux. Des lots cohérents ont été créés. Mille estampes sont allées à Coire. Les centaines de Picasso au Musée Jenisch de Vevey. Le Rietberg zurichois a reçu la sculpture asiatique. Le Kunsthaus d’Aarau la peinture suisse (1). D’autres pièces sont parties ailleurs. Il y avait tellement… Certains choix peuvent sembler discutables. Pourquoi le tableau et son esquisse dans deux institutions différentes? Les dessins du sculpteur Carl Burckhardt pour la façade du Kunsthaus de Zurich ne seraient-ils pas mieux dans celui-ci, plutôt qu’au Museo Vincenzo Vela de Ligornetto?

Une des peintures d'Alice Bailly, vers 1914. Photo Sammlung Werner Coninx, Kunsthaus Aarau 2020.

Aarau, détenteur d’un des gros morceaux, a entrepris cette année de refléter comme il le peut la Sammlung Coninx. Avec des lacunes. L’exposition porte du reste le sous-titre: «Un survol». Des sections se sont vues privilégiées. L’archéologie gréco-romaine ou bouddhique font ainsi de la figuration. Picasso aussi, dans la mesure où le Jenisch a récemment présenté le prodigieux ensemble graphique centré sur l'Espagnol. L’essentiel reste, comme en 1975 au Helmhaus, la peinture suisse des années 1900 à 1950. Une limitation dans ce dernier cas forcée. Coninx n’a guère été au-delà avec le pop helvétique (présenté il y a quelques années à Aarau) ou le néo-expressionnisme.

Un ensemble prodigieux

Il faut dire que cela suffit. Dans le genre l’ensemble se révèle prodigieux. On se dit  qu’une telle exposition ne serait pas déplacée à Beaubourg, même si elle semblerait manquer de noms connus. Otto Morach, dont «Erwartung» de 1918-1919 fait l’affiche, est un grand peintre. Hermann Scherer apparaît ici l'égal de son maître Kirchner. Ignaz Epper est un nom à retenir. Il y a des toiles marquantes d’Eduard Gubler. Des dessins formidables de Johann Robert Schürch. Je ne connaissais pas le portrait de Segantini sur son lit de mort par un Giovanni Giacometti encore plein de talent (cela s’est gâté par la suite). Les Romands ne se voient pas oubliés. Les frères Barraud bien sûr, si proches d’une certaine peinture germanique. René Auberjonois. Alice Bailly, mais celle des débuts. Le meilleur de beaucoup de monde. Avec un œil et un certain goût. Coninx avait celui d’une figuration tragique, volontiers expressionniste. L’amour des toiles fortes. Dures. Rien de mièvre ici, même s’il lui est parfois arrivé d’acquérir (les mécènes font tous cela) des œuvres plus faibles afin de soutenir des artistes amis.

Une toile d'Hermann Scherrer. Photo Sammlung Werner Coninx, Kunsthaus Aarau 2020.

Autant dire que la visite s’imposera lors de la reprise. L’exposition devait normalement se terminer le 24 avril. Rien n’empêche à mon avis sa prolongation, puisque tout appartient à la Fondation. Pour le Kunsthaus d’Aarau, il s’agit en plus là d’une nouvelle carte de visite positive. Ce lieu spécialisé dans l’art suisse du XXe siècle, bien présenté dans son bâtiment construit par les architectes Herzog & DeMeuron, ne nous vaut que des réussites dans le genre. Elles vont du Pop Art en Suisse au Surréalisme en Suisse. Enfin un musée qui ne donne pas dans l’international pour se monter le cou!

(1) Il faut dire qu'Aarau possède une belle série de toiles expressionnistes allemandes. Le fonds suisse du même genre fait, si j'ose dire, bien dans le tableau.

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