Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Peinture matiériste. La Collezione Olgiati de Lugano présente des "Terre"

Il n'y a que 22 oeuvres, mais de grande qualité. Elle vont de Music à Dubuffet en passant par Alberto Burri ou Rebecca Horn. A découvrir rapidement! C'est la fin...

Le Tàpies qui fait l'affiche.

Crédits: Succession Antoni Tàpies, Collezione Olgiati, Lugano 2021.

Il y a des moments, dans la peinture, où le dessin et la couleur s’effacent devant la matière recouvrant la toile. Irrégulière, épaisse, souvent grumeleuse, parfois incisée, celle-ci fait en réalité toute l’œuvre. Le premier ensemble venant à l’esprit, après une telle description, serait bien entendu composé par les tableaux en pleine pâte réalisés par Jean Dubuffet vers 1950. Le second nom à citer, pour un public déjà plus cultivé, deviendrait celui d’Antoni Tàpies. Le Catalan est parti dans la même direction vers 1960, alors que l’Espagne franquiste décourageait toute abstraction. Ces deux artistes sont alors demeurés dans les bruns évoquant la terre.

C’est précisément «Terre», en italien et au pluriel, que s’intitule à Lugano l’exposition actuelle de la Collezione Giancarlo e Donna Olgiati, logée à côté du LAC. Ne durant plus que quelques jours encore, cet accrochage ne comprend pas beaucoup d’œuvres. Vingt-deux au total, dues à quatorze créateurs. C’est peu, mais la chose se révèle ici assez. Pourquoi diluer l’intérêt, alors que les pièces retenues, issues bien sûr de la collection, se révèlent toutes de haut niveau? Beaucoup de musées, et il s’agit bien ici d’un musée privé, tendent en effet à multiplier abusivement les œuvres présentées, ne serait-ce que pour des motifs à la fois commerciaux et logistiques. Il leur faut d’une part attirer les visiteurs, qui en veulent pour leur argent. De l’autre, leurs espaces doivent se remplir. Or ils possèdent des dimensions fixes, même si les pièces présentées apparaissent de tailles variables…

Le goût de l'abstraction

C’est Zoran Mušič (1909-2005) qui s’est cette fois vu mis en vedette. Cinq toiles, respectivement datées de 1953, 1957, 1959, 1960 et 1972. Des chiffres à retenir. C’est pour l’Italien l’interlude abstrait entre deux périodes figuratives. Alors que l’homme n’utilise d’ordinaire que très peu d’huile, il va alors en saturer le support. Il reste dans les bruns, sans doute sous l’influence de ses contemporains découverts à Paris. Il s’agit là d’un moment mal aimé de sa création. Mais Giancarlo et Donna Olgiati préfèrent de manière générale les mouvements informels. Détachés de la simple reproduction de la réalité. Lyriques cependant. C’est donc là «leur» Mušič, qui peut ici se retrouver aux murs sans hiatus avec Tàpies, Dubuffet ou Alberto Burri, représentés par des productions majeures issues de leur meilleure période. Celle-ci se situe en général tôt dans leur évolution créative.

Le Prampolini de 1941. Photo Succession Enrico Prampolini, Collezione Olgiati, Lugano 2021.

Comme l'ensemble de la Collection, l’exposition part et finit avec l’Italie. Le pays voisin constitue le pivot de cet énorme ensemble, commencé par Giancarlo seul au début des années 1960, quand son père l’avait envoyé se former à Düsseldorf. Après Max Ernst (un relief précoce de 1926), Rebecca Horn (une grosse pierre s’ouvrant pour révéler un cristal), Franz West, Anselm Kiefer ou le Colombien Gabriel Serra, le parcours se termine ainsi avec Enrico Prampolini (1894-1956). Le plus éclectique et le plus original sans doute des futuristes, dont Donna Olgati est une spécialiste scientifique. Il y a de lui des œuvres allant de 1940 à 1955. L’ensemble est sans doute dominé par les deux «Automatismo Polimaterico», créés pendant la guerre. Deux réalisations de petite taille, certes. Mais avec un extraordinaire élan ludique, alors que les circonstances ne s’y prêtaient pas vraiment. Les années mussoliniennes sont pleines de surprises dans ce genre.

Entre peinture et sculpture

Le Horn forme officiellement une sculpture. L’Arturo Martini en terre cuite du début des années 1940 tient du bas-relief. Tout comme le Max Ernst, d’ailleurs. Il est permis de se demander si les «Terre» ne se situent pas d’une manière générale entre deux formes d’art. La troisième dimension joue en effet ici un rôle essentiel. La lumière par conséquent aussi. Tout se retrouve heureusement bien éclairé dans le sous-sol en forme de garage souterrain que constitue le lieu occupé par la Collezione Olgiati. Un espace clos, bas de plafond, avec des poutres métalliques noires. Le visiteur s’étonne presque de ne pas devoir s’écarter par moments pour laisser passer des voitures et ne pas sentir l’odeur de la benzine.

Un Alberto Burri de 1972. Photo Succession Alberto Burri, Collezione Giancarlo et Donna Olgiati, Lugano 2021.

L’endroit peut sembler difficile donc, et de prime abord peu séduisant. Mais il convient ici paradoxalement au sujet. La terre brute répond mal aux appartements trop civilisés. Et puis il y a la qualité des œuvres, toutes muséales. Elles feraient tout passer. Même le plus incongru. Il y a ainsi, parmi ces labourages picturaux, un Markus Lupertz de 2014 à thème antique. Il m’a semblé un peu égaré. Mais ce tableau superbe d’un artiste méconnu hors d’Allemagne renvoie à Giorgio de Chirico et Max Ernst, qui se souviennent eux-mêmes d’Arnold Böcklin. Alors…

Pratique

«Terre», Collezione Giancarlo e Donna Olgiati, Lungolago, 1, Riva Caccia, Lugano, jusqu’au 6 juin. Tél. 091 921 46 32, site www.collezioneolgiati.ch Ouvert du vendredi au dimanche de 11h à 18h. Entrée gratuite. Un second article suit sur la Collection elle-même.

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