Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Peintre figuratif au discours très politique, Gérard Fromanger est mort à 81 ans

Inlassable travailleur, l'homme avait débuté classiquement dans les années 1960 avant de devenir l'un des ténors de Mai 1968. Son renom était resté national.

Gérard Fromanger âgé devant l'une de ses toiles.

Crédits: 24 Heures.

Tiens! Les médias auront fait leur devoir. Du moins la plupart d’entre eux. Ils ont annoncé le décès à 81 ans de Gérard Fromanger. Si le peintre était connu, essentiellement en France, il ne s’agissait pourtant pas d’une star, ni d’un monument national comme Pierre Soulages. Extrêmement productif depuis le début des années 1960, l’artiste n’a il est vrai jamais connu de purgatoire. La liste de ses expositions, tant personnelles que collectives, a quelque chose d’impressionnant dans sa régularité. Il s’en est encore tenu une au Musée Marmottan de Paris en 2019, où le Français tutoyait Claude Monet. C'était assez bizarre. En 2020, le Musée des beaux-arts de Caen lui rendait hommage pour ses 80 ans.

Les fameuse silhouettes rouges, sur fond tristes. Nous sommes vers 1970. Photo Succession Gérard Fromanger.

Fromanger était né en 1939 à Pontchartrain (c’est dans les Yvelines) au sein d’une famille de peintres. Pas étonnant, dans ces conditions, s’il assurait avoir pris son premier pinceau à deux ans. Aucun problème de vocation. A 17 ans, l’adolescent travaille à la Grande Chaumière, cette pépinière historique d’artistes. Il passe aussi par les Beaux-Arts, où le débutant n’aurait tenu le coup que dix-huit jours. Il préfère déjà aux professeurs la compagnie des créateurs en tous genres. Jusqu’au bout, Gérard côtoiera les philosophes, les poètes, les écrivains, les sculpteurs ou les cinéastes (1). Une attitude d’un autre temps. La peinture ne fait de nos jours plus route commune avec la pensée. Après avoir préféré le rock, elle copule aujourd’hui avec le commerce.

Du "pop" conscientisé

Les bonnes fréquentations n’offrent pas que des avantages. Lié aux frères Giacometti (Alberto et Diego), Fromanger commence par donner une peinture grise à la manière du sculpteur suisse. Une forme dont ne subsiste plus grand-chose, L’homme n’a pas procédé à la destruction de son œuvre des débuts, comme nombre de ses confrères. Un incendie dans son atelier s’est chargé de la besogne tout seul en 1964. Gérard vient alors de passer à la couleur. Le monde se veut désormais «pop», à l’image de Lichtenstein et de Rauschenberg. Les Américains viennent de triompher à la Biennale de Venise avec une critique plutôt aimable de ce qu’on va vite appeler «la société de consommation». Une attitude complice que le Français va vite dénoncer. Sa peinture utilisera certes les mêmes formes. Mais elle se voudra violemment politique.

Du "pop" avec des visées politiques. Photo Succession Gérard Fromanger.

Il faut dire que la France du début des années 1960 bouillonne, même si le général de Gaulle a mis le couvercle sur la marmite. Ce sera bientôt Mai 1968. Fromanger va en devenir l’un des moteurs dans la foulée de l’«agit-prop» soviétique du début des années 1920. Avec Gilles Aillaud et Eduardo Arroyo, il fonde au sein de l’Ecole des beaux-arts honnie les Ateliers Populaires. Ceux-ci éditent quotidiennement des affiches. Elles deviendront des «collectors». Beaucoup de manifestants se rangeront très vite ensuite des voitures, pour devenir parfois des patrons impitoyables. Pas Fromanger, qui travaille sur la silhouette colorée en plein, fourmi rouge perdue dans le paysage triste d’une capitale soumise à la loi du commerce et du profit. Pour Michel Foucault, ces images sont comme «une pellicule sur le mouvement anonyme de ce qui se passe».

Un succès ambigu 

Fromanger ne reste pas seul. A l’abstraction, dominante en France dans les années 1950, ont succédé la Nouvelle Figuration ou la Figuration Narrative. Des termes un peu vagues en apparence dans leur volonté de rassembler du monde. Mais il apparaît clair pour beaucoup qu’un art progressiste et contestataire (on aimait beaucoup le mot «contestataire» à cette époque) ne saurait rester abstrait. Ce serait trop conceptuel. Ou, pire encore, décoratif. Le mouvement va ainsi se faire une place du côté de la capitale, tandis que le Sud du pays adhère temporairement à Support/Surface. Avec les conséquences que cela suppose. Musées et bientôt les jeunes fonds publics d’achats se mettent à acquérir, avec la couverture politique, des pièces s’opposant au système en place. C’est ce qui s’appelle la récupération.

"Existe" de 1976. Tout un programme! Photo Succession Gérard Fromanger.

Ni la Nouvelle Figuration, ni la Figuration Narrative, dont Fromanger ne fait d’ailleurs pas vraiment partie, ne vont s’exporter bien loin. Nous demeurons dans le microcosme français, même si à ses débuts Gérard travaille avec la prestigieuse galerie Aimé Maeght. Nous nous trouvons du coup très loin de New York, ou éventuellement de Londres, où les choses se passent désormais. Les grandes vedettes portent maintenant des noms anglo-saxons. Et sans doute les attitudes politiques de Fromanger auraient-elle effarouché les acheteurs internationaux. Mieux vaut être un «bad boy» comme Basquiat qu’un théoricien de gauche. Fromanger va inévitablement faire un peu ringard avec les années. Trop «hexagonal». L’homme ne figure ordinairement pas aux murs du Centre Pompidou, ce temple des valeurs consacrées par le commerce, mais au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Chez les collectionneurs, on le voit moins chez François Pinault (qui développe pourtant un faible pour Martial Raysse) que chez Jean Claude Gandur.

Le culte de l'amitié

Récemment auteur d’un plafond pour le bar-foyer des Bouffes du Nord, l’artiste avait réchappé à un cancer en 2019. Il avait alors déclaré que les rayons positifs de son cercle amical avaient davantage fait pour lui que ceux de sa chimiothérapie. Le rescapé avait recommencé à produire comme un fou. Il est subitement décédé le 18 juin 2021. Beaucoup de ce qu’on appelle les personnalités ont réagi. Elles ont salué l’activiste de nature et de peinture. L’homme de convictions. Le grand sentimental, fidèle en amitiés. Pour le reste, nous sommes aujourd’hui entrés dans la postérité.

(1) Joris Ivens, qui l’a mené en Chine maoïste. Jean-Luc Godard, avec lequel il a participé à des films-tracts en 1968.

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