Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Peintre des machines, Sébastien Mettraux expose à Genève chez Laura Gowen

On avait surtout vu les Vaudois dans des institutions. La galeriste lui ouvre ses portes pour une présentation commerciale. Rencontre avec l'artiste.

L'artiste devant ses toiles.

Crédits: 24 Heures

Laura Gowen avait présenté l'un de ses grands tableaux représentant des machines à Artgenève en janvier dernier. C'était comme un «teaser», ou plutôt l'équivalent d'un lancement au cinéma. La galeriste présentera dès le jeudi 2 mai Sébastien Mettraux, rue Calvin. Le Vaudois succédera à la très internationale Joana Vasconcelos. Une première pour l'artiste, âgé de 35 ans, que le public avait jusqu'ici vu dans des institutions. Il y a des gens comme ça. Mais passer d'un lieu public à l'autre, c'est à la longue un peu comme léviter dans les airs. Il y a un moment où il faut redescendre sur terre. Un tableau constitue aussi un produit qui se vend.

Comment tout a-t-il commencé pour vous Sébastien Mettraux?
Je suis né à Vallorbe, dans le Nord vaudois. J'ai donc fait ma maturité à Yverdon. A cette époque, il y avait déjà longtemps que je dessinais à peu près tout le temps. Adolescent, j'avais déjà découvert la magie particulière de la peinture à l'huile. La logique voulait que je me tourne d'emblée vers une école d'art. Mes parents désiraient que je fasse de l'économie et du droit. J'ai quand même passé, et réussi, le concours d'entrée à l'ECAL de Lausanne. J'avais 18 ans.

Quelle était alors votre idée?
Il me fallait une formation. J'arrivais avec un petit bagage et un début de pratique technique, mais cela ne suffisait pas. J'ai tout de suite regardé dans cette école du côté des arts visuels. Je n'avais aucune envie de faire de la communication ou du design. J'aimais l'idée d'approfondir une discipline ne servant pas à une application plus ou moins immédiate. Je me sentais proche du monde des galeries ou des musées. Je me suis appliqué à ne pas dévier durant mon parcours de quatre ans. Je dois dire que ne suis guère senti très encouragé par l'ECAL. Ce n'est pas vraiment l'endroit où l'on pousse un peintre figuratif. J'ai ensuite suivi une formation pour pouvoir enseigner dans les écoles. Je me suis dit que je pourrais gagner ma vie en transmettant des choses, tout en conservant du temps libre pour moi. Je donne encore une journée de cours par semaine à de futurs architectes.

"Vanity". Technologie médicale et ossements humains. Photo Gowen Contemporary.

D'où vient votre fascination pour les machines?
Le fait de venir d'un pays industriel et horloger, sans doute. Et puis j'ai financé une bonne partie de mes études en travaillant dans des usines. Chez Philip Morris. Chez Nespresso. J'avais l'impression d'y faire partie intégrante d'une énorme structure métallique qui produit du bruit, une odeur et de la chaleur. Un rythme très particulier aussi. On a un geste à y faire. Toujours le même. On s'y sent à la fois contraint et libre, dans la mesure où aucune réflexion n'apparaît nécessaire. Cela m'a donné envie de peindre ces instruments, mais dépourvus de leur personnel humain. De grands tableaux, où je reproduirais des machines réelles dans des couleurs qui ne le sont pas toujours. J'ai donc visité beaucoup d'installations emblématiques encore en fonction. L'hydro-électrique et ses turbines, par exemple. Pour montrer cela d'une manière correcte, il me faut bien deux mètres de haut.

Votre atelier se situe encore aujourd'hui encore à Vallorbe.
Il y est de nouveau! J'ai passé trois ans à Genève, rue de Lyon, dans un espace collectif. C'était aux Charmilles, dans l'endroit où s'étaient fabriqués les produits Hispano-Suiza. Un lieu fait pour moi. Mais j'ai eu un enfant. Il me fallait de la place. Beaucoup de place. Il y en a tant qu'on en veut à Vallorbe, où je suis installé dans une partie de la gare, aujourd'hui en veilleuse après avoir été la cinquième de Suisse par sa taille. J'ai ici de l'espace. De l'air. Du silence. Il m'en faut en effet, de la tranquillité! Il m'arrive de travailler jusqu'à dix-huit heures de suite sur une toile. Je me refuse à toutes simplifications. Le scotch pour ne pas déborder, ainsi que le font les abstraits géométriques. C'est froid, au final. J'ai besoin d'une certaine vibration, en dépit des apparences.

Un monde mécanique peint avec quelques vibrations. Photo Gowen Contemporary.

Vos premiers pas publics.
J'ai eu de la chance! J'ai été montré pour la première fois dans le cadre de «Vaud 2005», une manifestation annuelle au Musée cantonal des beaux-arts sur le jeune art cantonal. J'avais 20 ans. J'ai participé aux six éditions suivantes. Cela m'a permis de me faire connaître sur le plan local. Il y a ensuite eu Thoune, dont le Kunstmuseum se montre très actif sur le plan contemporain. J'avais cette fois 25 ans. C'était un résultat de l'obtention du prix fédéral d'art et de la Bourse Kiefer Hablitzel. Celle-ci me permettait en outre des produire des œuvres. J'ai aussi repris des études, mais cette fois à la HEAD genevoise, pour un nouveau master. Je me sentais un besoin de cours théoriques. La pratique était déjà en bonne voie.

Et la suite?
2015 a été pour moi une bonne année. La Bourse Leenaards me permettait de construire un projet. J'ai pu passer à des toiles monumentales. Elles changent moins les sujets que la perception des spectateurs. L'ensemble a fini par une exposition, «Ex Machina», dans un bâtiment désaffecté de Vallorbe. Tout était montré de façon classique, même si je suis un enfant de la génération digitale et si l'imprimante 3D me passionne comme on pourra le découvrir chez Laura Gowen. Il y avait aussi un bon livre sur mon travail à la clef. La manifestation, réglée par Karine Tissot, se situait en marge des lieux habituels de l'art contemporain, ce qui en faisait une sorte d'événement. Il fallait faire un effort pour venir la voir, mais après tout les gens acceptent bien de se déplacer pour aller chez Ikéa. Il en est sorti des choses. ArtParis. La Ferme de La Chapelle. La HEAD. C'était ici une invitation touchante, parce qu'inattendue. J'étais en plus dans une ancienne usine Elna, là où se produisaient naguère des machines à coudre!

Cette fois-ci, vous vous retrouvez dans une galerie traditionnelle.
C'est la première fois qu'une galerie me représente. Qu'est-ce que cela change pour moi? D'abord, il s'agit d'une forme différente de reconnaissance. J'ai aussi en face de moi quelqu'un qui m'écoute et me soutient. Je peux du coup davantage me concentrer sur ma production, sans avoir d'intendance à gérer. Il faut dire que je donne déjà un nombre limité de tableaux par an. Un grand peut me prendre entre 250 et 350 heures. J'en réalise peu de petits. Je verrais la multiplication de ces derniers comme une concession. Je tiens au format géant comme à l'huile, qui se maîtrise bien moins bien que l'acrylique. En plus, elle est chère, lente à sécher et toxique.

C'est quoi pour vous un tableau satisfaisant?
J'ai un théorème. Je me le suis imposé très jeune. Il faut d'abord dialoguer avec l'histoire de l'art. Je me citerai comme référence des gens comme Hodler ou Vallotton. Un rapport au monde qui vous est proche se révèle nécessaire. Il faut enfin une histoire personnelle, racontée avec honnêteté. Sans cela, une toile peinte reste de la décoration.

Pratique

«Sébastien Mettraux», galerie Gowen Contemporary, 4, rue Calvin, Genève, du 2 mai au 29 juin. Tél. 022 700 30 68, site www.gowencontemporary.com Ouvert du mardi au vendredi de 10h à 18h30, le samedi de 11h30 à 17h.

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