Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Peintre des gris-bleus innombrables, la Bretonne Geneviève Asse est morte à 98 ans

La Française a insensiblement passé de la figuration à l'abstraction. Son parcours a souvent transité par Genève. Elle n'est jamais devenue une artiste populaire.

Geneviève Asse au moment de l'hommage de Beaubourg en 2013.

Crédits: Centre Pompidou, Paris 2021.

Elle sera partie le 11 août sur la pointe des pieds à 98 ans, sans même s’en apercevoir. Vite qualifiée de «grande dame de la peinture», Geneviève Asse vivait dans le brouillard depuis quelques années. Il avait fallu l’installer dans un établissement médical spécialisé. Une fin cotonneuse pour cette artiste qui était entrée dans la vie active de manière engagée. En 1945, Geneviève Bodin (qui n’avait pas encore pris de pseudonyme) s’était ainsi vue honorée par la Croix de Guerre. A 22 ans.

La femme restait très liée à la Bretagne. Elle était née à Vannes, où sa grand’mère s’était occupée d’elle avant que sa mère remariée, dans l'édition, ne l’élève dès 1932 à Paris. Sa vocation se révéla de manière précoce. L’adolescente entra cependant dans les écoles par ce qui passait alors pour la petite porte. Les Arts décoratifs, en 1940. «Décoratif» faisait alors sans doute plus féminin. L’Histoire avec un grand «H» devait cependant vite passer par là. Geneviève avait un frère actif dans la Résistance. Dès qu’elle le put, après la Libération de Paris, elle devint conductrice d’ambulance. Campagne d’Alsace, puis Campagne d’Allemagne. Libération d’un camp.

Le blanc avant le bleu

La débutante se remet ensuite au travail. Une seule vie ne saurait suffire selon elle pour mener un peintre jusque au bout de lui même. Au départ, Geneviève tâtonne, fidèle à la figuration qui subit alors une sorte d’anathème face à l’abstraction dominante. Puis elle élague. Son inspiration l’amène assez vite à simplifier. A styliser. A supprimer. D’où un lent passage au nom-formel. Sa non-couleur d’adoption reste alors le blanc. La jeune génération a pu le découvrir lors de l’hommage que lui a rendu, dans son musée, le Centre Pompidou en 2013. Je crois vous en avoir parlé à l’époque. L’artiste avait alors consenti à Paris, et parallèlement à Vannes sa cité natale, des donations reflétant l’ensemble de son parcours.

Dans le bleu, ou plutôt dans les bleus. Photo Succession Geneviève Asse, Musée de Vannes 2021.

Au moment où il semblait que Geneviève Asse avait atteint un dépouillement confinant au vide a enfin surgi le bleu. Un gris-bleu qui portera bientôt son nom, tant il se révèle reconnaissable. Un bleu qui va recouvrir ses toiles, allant d’une taille minuscule à de grandes compositions déclinées sous forme de diptyques. Plus la gravure, parfois destinée à l’illustration. Et les carnets, montrés pour la première fois eux aussi au public en 2013. Ce sont là des notations à l’huile, bien loin des croquis que recèlent en général ce matériel de préparations.

Peintres et écrivains

Par goût, Geneviève Asse s’est liée dans les années 1950 à beaucoup de confrères et d’écrivains. Elle a fréquenté Samuel Beckett, Nicolas de Staël, Geer van Velde (le frère de Bram), Serge Poliakoff, Jean Leymarie, Serge Charcoune... Elle a participé aux éditions bibliophiliques des quatre grand «B», Adrien du Bouchet, Yves Bonnefoy, Borgès et Butor. Le bleu a également transité en 1978 par la Manufacture de Sèvres. La femme n’était certes pas célèbre. Mais elle a tôt été connue et surtout reconnue.

Geneviève Asse a pourtant mis du temps à exposer. Curieusement, ses œuvres auront été vues pour la première fois en Allemagne. C’était à Mayence en 1955. Sa première vraie mise en valeur, l’artiste l’a obtenue à Genève en 1960. Jacques Benador l’a alors présentée dans sa galerie. Il y aura des suites locales. Jan Krugier va s’intéresser à elle à partir de 1963. Le Musée d’art et d’histoire, ou plutôt son Cabinet des estampes, va montrer ses livres et ses gravures en 1998. Ce sera ensuite François Ditesheim, autre galeriste de cette grand époque (mais toujours actif en 2021!), qui se penchera en 2001 sur cette création donnant une fausse impression de répétition sans fin.

Un signe de ralliement

Soyons justes. Paris n’a certes jamais fait de Geneviève Asse une de ses vedettes culturelles. Le Musée d’art moderne lui a cependant mitonné une rétrospective en 1988. Et là aussi, il y aura eu des accrochages en galerie. Normal! La peintresse s’adressait davantage à des amateurs individuels qu’à des institutions publiques. J’ai même envie de dire «à des connaisseurs». Ces bleus ne s’offraient pas à de simples consommateurs, mais à des intellectuels friands de littérature et de musique. Geneviève Asse devenait du coup une sorte de signe de ralliement. Ah vous aussi... En collectionnant, on se fait certes plaisir. Mais on donne aussi du signe à autrui. Notez que les choses peuvent changer, avec le temps. Naguère réservé à une élite cultivée, Pierre Soulages est devenu un signe extérieur de richesse ces dernières années...

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."