Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Peintre à l'audience confidentielle, la Hongroise de Paris Judit Reigl est morte à 97 ans

Elle était plus reconnue que connue. Il a manqué à cette artiste achetée par les plus grands musées du monde la grande rétrospective dont on ressort avec une auréole.

Judit Reigl à Marcoussis.

Crédits: Site de l'artiste.

La nouvelle ne fera pas les manchettes. Il n’y aura pas de deuil national, comme cela risque d’être le cas le jour où Pierre Soulages quittera ce bas monde pour un autre, qu’on lui souhaite un peu moins noir. Judit Reigl est morte le 7 août. La Hongroise de France n’avait pas 100 ans, mais tout de même 97. Elle laisse derrière elle un œuvre considérable, à l’écho peut-être confidentiel. Il faut dire que son pays d’adoption n’a pas fait tout ce qu’il aurait dû pour elle, comme pour l’Américaine Joan Mitchell, décédée depuis bien quelques années, ou sa compatriote Vera Molnár, 96 ans. Il a manqué à Judit la grande rétrospective dont un artiste ressort avec une auréole. Beaubourg a certes souvent présenté quelques toiles isolées des collections dans son parcours muséal. Mais il a fallu en 2016 que cinq grandes galeries parisiennes s’associent, sous l’impulsion de Catherine Thiek, pour que la peintre reçoive enfin l’hommage voulu.

L'une des toiles de la période surréaliste, conservée à Beaubourg. Photo Succession Judit Reigl, RMN, Paris 2020.

Judit Reigl était née en 1923 dans la Hongrie du régent Horthy. La première dictature européenne ouvertement fasciste, qui s’était imposée après une première révolution bolchevique. De 1941 à 1946, elle a suivi les cours de l’Académie des beaux-arts de Budapest. La lauréate avait fini ce parcours avec un séjour de près de trois ans en Italie. Las! A son retour, le pays était devenu communiste, tendance dure. La jeune femme se vit confisquer son passeport et priée de créer dans le goût du «réalisme socialiste». Ce dernier, pour le moins déclamatoire, n’était pas son genre. L’artiste décida donc de s’enfuir. A près huit tentatives ratées, elle a fini par arriver à Paris en 1950, via l’Autriche et l’Allemagne. Un interminable voyage, à hauts risques, accompli en grande partie à pieds.

Débuts surréalistes

Dans la capitale, Judit connaissait un de ses collègues, Simon Hantai. L’homme, qu’on admire aujourd’hui pour ses immenses toiles faites de tissus froissés, colorés et repassés, se trouvait alors dans une phase surréalisante. Il va du coup introduire la nouvelle-venue dans le cercle d’André Breton. La Hongroise donnera des compositions étranges, qui séduiront beaucoup le maître. Elles semblent du coup de nos jours d’une autre main que la sienne. C’est bien, parfois même très bien, certes, mais si différent! Cet art très composé, à la touche lisse et léchée, n’était visiblement pas fait pour son tempérament. Avec ses «Guano», composé à partir de toiles ratées abandonnées sur le sol, Judit va passer à une première forme d’abstraction. Mais en utilisant le hasard, ce qui ne pouvait que plaire aux derniers surréalistes… La rupture interviendra plus tard.

Un pièce plus caractéristique. On connaît surtout les grandes réalisations abstraites de la Hongroise de Paris. Photo Succession Judit Reigl, Site de l'artiste.

En 1963, Judit Reigl s’installe à Marcoussis, à 26 kilomètres de Paris. Un lieu dont elle ne bougera plus. Son atelier, qu’elle utilisait encore tout récemment, était uniquement accessible par une échelle de meunier. C’est là qu’elle va passer par diverses formes d’abstraction avant que, presque en catimini, sans qu’elle l’ait voulu, des corps humains réapparaissent. Des corps fragmentaires. En déséquilibre. Menaçant de tomber. L’artiste va les développer, les abandonner, puis les retrouver. Les images du 11 septembre attiseront ainsi chez elle en 2001 ce genre de résurgences. Petit à petit, la réputation de la femme avait alors grandi. Sans vernissages tapageurs, ni records dans les ventes. Judit entrait au Centre Pompidou, à la Tate, au Metropolitan Museum de New York, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris… et tout de même dans les institutions de Budapest.

Un art solide

Judit est cependant restée jusqu’au bout une vedette pour connaisseurs. Les «happy few». Elle demeurait presque un signe de ralliement, comme Geneviève Asse, Oliver Debré ou Eugène Leroy. Elle n’en demandait sans doute pas davantage. Mieux vaut finalement être reconnu que connu, même si l’artiste s’est curieusement trouvée des points commun avec le très cabotin Georges Mathieu. Judit Reigl travaillait certes pour les autres, mais surtout pour l’avenir. Elle donnait dans le solide.

Site www.judit-reigl.com

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